Balade en ambivalence

Muriel de Crayencour
08 avril 2015
Finaliste du Young Belgian Art Prize en 2013, Helmut Stallaerts a été invité à exposer à l’ING Art Center de Bruxelles. Visitant la collection d’œuvres d’art d’ING Belgique, il se rend compte que son travail fait résonance avec de nombreuses œuvres de la collection. C’est alors un long et fructueux dialogue qui démarre entre l’artiste et Patricia De Peuter, directrice des collections ING Belgique. Ensemble, ils vont, en toute intelligence, construire un parcours de confrontations d’œuvres percutant et passionnant.

Ce processus curatorial bicéphale permet d’ouvrir le champ d’expérimentation des œuvres. Ainsi, le spectateur n’est plus devant une œuvre agrémentée d’un cartel, à faire des liens entre ce qu’il ressent, ce qu’il connait de l’artiste et de l’histoire de l’art en général, en un moment fermé, passant ensuite à l’œuvre suivante pour un autre moment clos. Ici, c’est un trajet, un parcours, mené par le regard qui tire le reste du corps, cœur et esprit compris. C’est comme une vue à 360°. Le regard se laisser porter d’une œuvre à l’autre, les relations entre chacune d’elles est soit formel, soit thématique, soit philosophique ou spirituel. En certains points de l’exposition, les vues en diagonale sur l’ensemble sont aussi travaillées. Passionnant et riche de sens.

La collection ING Belgique, forte de 2500 œuvres, a été constituée de manière organique à partir de la collection du baron Lambert. Elle est organisée de manière spontanée. Elle n’est pas scientifique ni rigoureuse. Nous essayons qu’elle soit la plus large possible pour toucher le plus de monde possible”, explique Patricia De Peuter. “Une œuvre est avant tout un bien spirituel, d’esprit, de pensée”, continue-t elle. “C’est ce que nous tentons d’illustrer ici et aussi au travers du déploiment de la collection.

Commençons au sous-sol, à l’étage des anciens coffre-forts. Stallaerts, que nous avions découvert à la galerie Baronian, a choisi huit gravures de 1720, illustrant le krach boursier en Grande-Bretagne cette année-là, à mettre en parallèle avec son grand format Immer Weiter, représentant une sorte de montgolfière qui décolle comme une fusée. Derrière une lourde porte de coffre ouverte, Lily, de Stallaerts, est une jeune femme sous la douche, dans une forme rectangulaire qui oppresse et enferme le personnage. L’œuvre de Helmut Stallaerts, à la fois très actuelle et profondément ancrée dans l’histoire de l’art dont il se nourrit, parle d’ambiguïté et d’impermanence. L’angoisse affleure. On est au bord du désastre. Incompréhensions et attentes sans fin semblent habiter toutes ses peintures. Voici une sculpture de Jan Vercruysse, une énorme tortue de bronze qui tente de pousser devant elle une balle. Vercruysse s’amuse lui aussi à représenter l’impasse, l’absurde.

A l’étage, un espace cubique – le cœur de l’exposition, dirait-on – présente une sculpture de Sol LeWitt ; une œuvre de Manzoni qui joue avec les empreintes digitales, méthode d’identification par excellence ; un immense Penone qui a reproduit en très grand la structure en réseaux qui se trouve gravée à l’intérieur d’un crâne. On y joint The Maze, d’Helmut Stallaerts. “J’aime rehausser mes peintures d’une structure géométrique comme ce labyrinthe. Ca ajoute quelque chose au sujet. Celui-ci est un visage aux yeux fermés. Deux mains passent sur ce visage pour tenter de le reconnaître par le toucher.” On y ajoute Last Supper, de Stallaerts, des portraits sur des plaques mortuaires en faïence émaillée, retouchées par l’artiste pour voiler ou faire disparaître les visages. Ainsi que Svelare e Rivelare (révéler et révéler) d’Alighiero e Boetti qui présente des alphabets brodés collés les uns aux autres, comme indémêlables.

... Ne pas imposer un sens, mais le mettre à nu. Svelare e Rivelare, le mystère se dévoile lentement. Il en va de même pour Sol LeWitt : vous pensez avoir trouvé la rythmique mais le système a ses propres lois. L’œuvre de Guiseppe Penone repose aussi sur un système construit : la cavité du crâne, l’orbite des yeux, la bouche, le nez, les veines qui se ramifient dans le crâne...”, explique Helmut. (extrait de l’entretien de M.P Gildemyn avec Patricia De Peuter et Helmut Stallaerts, Echoes, catalogue de l’exposition)

Stallaerts poursuit : “On nous bassine que nous sommes tous uniques. Je crois que l’individualité est un concept néolibéral qu’on nous vend pour nous tenir déconnectés les uns des autres. Je crois plus que nous formons un tout, que nous sommes très semblables.” Autre résonance passionnante, entre Dead Boards # 8 de Gilbert & George et A Blanc Spiral, de Stallaerts, petite peinture sombre sur des morceaux carrés d’os, qui font comme des dominos ou un puzzle d’enfant. La répétition de la forme carrée, dans les deux œuvres, en accentue l’aspect cinématographique et narratif. “Ce que je trouve le plus important dans une œuvre, c’est la puissance de l’image et le fait qu’elle dévoile son sens”, dit encore l’artiste. “Toute œuvre d’art voile et dévoile au même moment son mystère”, ajoute en écho Patricia De Peuter.

Mais encore, un somptueux Fontana bleu, Concetto Spaziale, bien caché derrière l’immense quadriptyque de Stallaerts, Emptiness Replaces my Soul. Prenons aussi Kiki Smith, une somptueuse œuvre sur papier que nous avions pu voir à la Galleria Continua de San Gimignano, qui dialogue avec une toile de Frits Van den Berghe, Fenêtre dans la nuit, de 1925.

Et la série Plants Lithographs de Ellsworth Kelly et les délicats dessins de Piet Mondrian, dont Primrose... The Tower, de Stallaerts, cet homme plongeant dans un infini vers le bas, comme aspiré sous un miroir et les photos d’accidents de voiture d’Arnold Odermatt, policier et photographe amateur au regard distancié. Tout est dans l’ambivalence des sentiments. Avec une infinie poésie, comme une politesse. Courez-y, c’est immanquable!
Echoes
Helmut Stallaerts meets the ING Collection
ING Art Center
Mont des Arts
6 Place Royale
1000 Bruxelles
Jusqu’au 14 juin
Du mardi au dimanche de 11h à 18h, nocturne mercredi jusqu’à 21h





























Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.