David Brian Smith et Zoë Paul, mythologies personnelles

Mélanie Huchet
23 janvier 2020

La Galerie Baronian Xippas présente deux solo shows : David Brian Smith et Zoë Paul, tous deux anglais et trentenaires, aux univers bien différents mais aux œuvres envoûtantes. 

David Brian Smith, une campagne anglaise trippante

Ce sont d’immenses peintures de paysage aux couleurs surréalistes et sublimes qui envahissent les murs de la galerie. Dans la plupart d’entre elles, la figure d’un berger à la posture identique revient comme une ritournelle picturale. Le teint gris, vêtu d’un long manteau et muni d’une canne, il baisse la tête comme foudroyé par l’humiliation. Totalement en contraste avec son abattement et sa tristesse, il est entouré de moutons orange, bleus, roses dans une campagne aux tonalités pop. Les œuvres sont de véritables kaléidoscopes de couleurs et de formes psychédéliques.

Si le personnage du berger peut avoir une connotation religieuse, l’artiste affirme qu’il n’y a aucun lien. L'enjeu ici est autobiographique. David Brian Smith, né en Angleterre, dans les Midlands, en pleine campagne, est le fils d’un berger. A la suite du décès de son père en 2005, la famille doit quitter la ferme qui se transformera plus tard en... décharge. Ce qui provoqua une amertume, toujours présente dans le cœur du jeune artiste. La silhouette du berger est inspirée de la photo noir et blanc d'un berger dans un vieux journal datant de 1933 retrouvé sous un tapis par la mère de l'artiste. Une figure et une technique qui vont tourner à l’obsession.

D’autres personnages au teint gris apparaissent aussi, inspirés par des diapositives (l’excellent haltérophile !), des gravures (les cavaliers d’un bleu magique), des photos sorties de nulle part (l’arlequin qui fait la roue) mais aussi celles retrouvées dans l’album familial. L’une d’elles lui inspire son œuvre intitulée Bangalore. On y voit son arrière-grand-père, missionnaire en 1912 en Inde, assis au sommet d'une termitière dans des couleurs fantasmagoriques tripantes. Tous sont plongés dans un univers onirique presque sous acide avec une impressionnante constellation de motifs et d’ajouts (feuilles d’or et d’argent, mais aussi mots tels des aphorismes) qui remplissent les toiles pour notre plus grand plaisir.

Mais David Brian Smith ne s’arrête pas là. Lui ne peint que sur du lin à chevrons - clin d’œil évident à son environnement rural -, une technique complexe et longue. Enfin, l’étonnement quand on le découvre dans l'une de ses toiles prendre la pose du berger, écho à son défunt père. Bouleversant hommage à son histoire, à sa famille et à ses racines... Dans ses peintures, David Brian Smith redonne vie et joie à cette campagne anglaise morose qu’il affectionne tant.  

Un artiste au travail d'une virtuosité à couper le souffle. On court, on vole pour découvrir ces peintures d’une beauté hors norme !

Zoë Paul, éclipse lunaire et frigidaire

Dans l'espace isolé au fond de la galerie, on découvre une diversité de matériaux (bronze, encre, argile, grillage, laine, céramique, etc.), le tout enrobé d’une ambiance spirituelle. Née en Angleterre, la jeune Zoë Paul a toujours plus au moins vécu entre son pays de naissance et la Grèce, où elle s’est finalement installée. C’est la date de l'ouverture de son solo show qui va d’une certaine manière guider sa réflexion. Le 10 janvier est une date particulière. Il s’agit de la première éclipse lunaire en Capricorne. Un évènement qui symbolise le rapprochement entre le renouveau et l’ancien. Elle expose donc ici des œuvres aussi bien inédites qu’anciennes. 

C’est à l’âge de 14 ans que Zoë Paul se passionne pour le tissage, qu’elle incorpore à des grilles de... réfrigérateurs ! Une obsession qui ne la quittera jamais. C'était il y a deux ans, en se baladant sur l’île de Gyali (sur la mer Egée), qu'elle trouve sur la plage deux immenses carrés de grillage à la forme incurvée. "J’ai eu un véritable coup de foudre pour leur forme à l’état brut. Les grilles linéaires composaient déjà une forme de tissage, mais j’ai décidé d’y apporter ma touche, pour leur donner une nouvelle vie." Elle y incorpore du plastique et de la laine (orange, jaune, vert, brun). En ayant toujours en tête la Lune, la sacralisation de la nature, elle tisse aussi bien des formes géométriques dont une circulaire pouvant rappeler aussi bien le Soleil que la Lune. "Ces deux travaux peuvent rappeler aussi la manière dont un peintre va travailler. On pense à la forme, à la texture, à la couleur", explique-t-elle. Pourtant, aucune peinture à l’horizon ! La raison ? "Je ne peins plus depuis un moment... Ce qui m’intéresse vraiment, c’est la matérialité des œuvres et m’interroger sur la manière de transformer ces tissages en sculpture." Un résultat séduisant, mélange de douceur, de violence, imprégné d’une aura poétique. 

En face, deux immenses dessins couvrent l’entièreté des murs. Ce n’est que quelques heures avant l’ouverture que Zoë Paul a dessiné à l’encre et au charbon deux gargantuesques personnages. Une femme, un homme, nus, de profil, aux charmes drolatiques et à l’air imperturbable. "J’aime exagérer le corps, les muscles, les jambes, toujours dans l’idée de comprendre les formes du corps."

L’intérêt pour l’anatomie se retrouve dans ses céramiques de seins et de fesses, mais aussi dans cette installation tout en long au centre de la pièce. Des déesses enceintes dans des positions improbables, des dieux et des créatures mythologiques, tous dans leur plus simple appareil. Réalisés en bronze ou en argile, ils semblent se trouver sur une plage sacrée où la fécondité, la mort, la violence et la douceur de vivre cohabitent, étrangement. Une exposition divine et hors du temps. A aller admirer, évidemment !

David Brian Smith, Imagine Peace
Zoë Paul, Full Moon Rising

Baronian Xippas
2 rue Isidore Verheyden
1050 Bruxelles
Jusqu’au 29 février
Du mardi au samedi de 11h à 18h
https://baronianxippas.com

 

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.