Beaux-Arts : le gardien était Philippe Bertels !

Hadrien Courcelles
11 avril 2020

Paru en 2016 chez Keymouse et 494 (coédition), Le gardien de Philippe Bertels raconte l’histoire d’un confinement avant l’heure : le quotidien d’un gardien de salle au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Retour sur une œuvre déchaînée qui n’a pas attendu 2020 pour nous promettre une évasion. 

 

Ecrivain magnétique

La rencontre de Philippe Bertels peut se dérouler de plusieurs manières. Si vous avez la chance de le croiser au détour d’un événement, culturel ou informel, il pourra vous faire l’effet d’un voyageur inter temporel ou inter dimensionnel. Son imaginaire, qui semblerait plutôt répondre à la génération spontanée qu’à un cheminement tentaculaire n’attendra pas longtemps pour vous emporter à sa suite ! 

De surprise en surprise, au gré des éclats de rire ou de la consternation, vous aurez l’occasion de faire une expérience rare et apparentée - qui sait ?- aux Champs magnétiques de Breton et Soupault

Au lieu de de vous focaliser sur une partie de conversation, laissez-vous gagné par le fil de son discours. Vous risquez de vivre le monde différemment. La distinction entre le réel et le possible n’est-elle pas fade ? Une anecdote invérifiée ne tire-t-elle pas une beauté formidable de son incertitude même ? Et pourquoi ne pas créer une histoire quand l’instant s’y prête ?

L’imagination comme portail

Avec Bertels, on se surprend à se moquer des bornes de la réalité, de la société et de ses avatars. Mais d’une moquerie ironique et sans condescendance : on n’échappe pas facilement à cette vaste geôle qu’est notre quotidien. À moins de créer des portails ... 

Ce qui nous amène à la deuxième manière de rencontrer l’artiste : son expérience de gardien au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles entre 2009 et 2011, qu’il écrivait au jour le jour. Vaste magma, fusionnant le journal de bord, l’exutoire et le monologue d’une conscience… mais il ne faut pas s'attendre à lire une chimère monstrueuse réunissant L'herbe bleue et La chute de Camus. Quoiqu’on se garderait bien de l’exclure tant limiter ce livre serait inexcusable !

« Quoi ? Il a déjà touché huit fois ? »

Bribes de conversations entre visiteurs, analyses du livre d’or, anecdotes de derrière les coulisses, faits scientifiques, divagations et fantasmes… Et puis des rapports de comportements incroyables envers des œuvres millénaires (« - On ne touche à rien, huit fois je te l’ai dit. - Quoi ? Il a déjà touché 8 fois ? »), les réflexions scandaleuses sur les grandes pointures d’un milieu de l’art qu’il connait bien (cf : les poutrelles de Delvoye) et bien d’autres ruminations drôlatiques, allant du vulgaire au plus fin. Le fer de la créativité étant toujours chaud, l’esprit du surveillant forge ses évasions comme il peut.

Les pages de ce volume se tournent avec une vitesse croissante au gré de l’enchantement qui s’opère sur le lecteur. Le style est libre, imprégné d’une vive originalité. L’écriture absorbe les instances narratives à la façon d’une conscience en relation avec son milieu : directement et brutalement. Quant aux interstices laissées à notre appréciation, elles magnifient le contenu comme le vide souligne le plein. Pour couronner le tout, des illustrations de l’auteur viennent agréablement rythmer ce qu’il convient d’appeler un phénomène scriptural. 

Nouveau regard


Le contexte ambiant modifie notre rapport à la culture et notre perspective. Les nostalgiques et les curieux trouveront dans Le gardien une ressource puissante pour voyager différemment à travers les méandres d’une exposition et du génie des lieux. Une ressource libératrice aussi, en toutes circonstances.  Mais quand les musées rouvriront leurs portes, prenez-garde, on vous observe !

 

Philippe Bertels | Le gardien | Editions Keymouse & 494 | 15x21cm | 606 pages | Texte accompagné de 25 illustrations originale de l’auteur | 35€  | 2016 | https://keymouse.eu

Hadrien Courcelles

Journaliste