Beethoven célébré à Bonn

Mélanie Huchet
18 janvier 2020

A Bonn, l’heure est à la célébration ! On y fête le 250e anniversaire de l’immense Ludwig van Beethoven dans une exposition d’envergure à la Bundeskunsthalle et en collaboration avec la Beethoven-Haus, musée récemment réouvert pour l’occasion. 

C’est au numéro 20 de la rue Bonngasse, dans cette petite maison à la façade baroque rose saumon et aux volets verts, que Ludwig van Beethoven voit le jour le 16 ou le 17 décembre 1770. C’est une émotion que de rentrer dans ce lieu unique (toutes les autres maisons ayant été détruites) au parquet craquant sous nos pas et au plafond bien trop bas. Devenu un musée depuis 1889, on y trouve un grand nombre de tableaux, bustes sculptés, lettres, objets, partitions et autres instruments - dont le dernier piano-forte sur lequel Beethoven jouera en 1815 à Vienne. Un moment surréaliste que d’imaginer le maître jouer sur ses touches une dernière fois avant la surdité... tragédie de sa vie. 

Au Bundeskunsthalle, c’est une autre ambiance. Le musée présente l’exposition Beethoven Monde. Citoyen. Musique. Ici, le parti pris est clair : ne pas parler du génie musical mais de l’être humain, et ceci à travers 250 objets (lettres, instruments, costumes, tableaux, partitions) mais en omettant la vie amoureuse, car « trop spéculatif », nous dira-t-on. Petite déception. 

A Bonn, deux rencontres décisives

Avec un grand-père originaire de Malines, talentueux Kapellmeister à la cour de Bonn du prince-électeur Clément-Auguste, et un père chanteur - moins doué malgré tout, on devine aisément que l’aîné à son destin tout tracé. Mais la vie est dure pour le petit Ludwig, dont le père autoritaire, brutal, alcoolique et surtout sans le sou, mise tout sur le potentiel de son fils âgé de six ans en lui donnant des cours de musique, coups de bâton à l’appui. La mère, elle, est complètement effacée. Bien que douce et très aimante, elle sombre dans une dépression sans fin. 

Christian Gottlob Neefe, le célèbre compositeur et chef d’orchestre, remarque le talent de l'enfant de 12 ans et devient son professeur. «S’il continue ainsi, il sera sans aucun doute un nouveau Mozart», disait-il. C’est sur ses recommandations que le jeune Ludwig devient deux ans plus tard employé à la cour en tant qu’organiste. C'est une chance pour lui, surtout dans ce chaos familial, que de vivre à l'époque du prince-électeur Maximilian Franz. Bien que toujours ancré dans les idées de l’Ancien Régime, il montre une certaine inclinaison pour les idées des Lumières et décide d’envoyer en 1786, et à ses frais, le jeune homme à Vienne. Le but ? Parfaire ses études et faire la connaissance de Mozart. Mais rien ne prouve que cette rencontre ait eu lieu.

C’est l'annonce de sa mère mourante qui le ramène à Bonn en 1787. Quand il arrive, il est trop tard. Le chagrin est immense pour ce fils qui aimant tant sa mère. «Elle m’était si bonne, si digne d’amour, ma meilleure amie !», écrira-t-il à son ami Joseph von Schaden. Un an plus tard, le père, la voix plombée par l’alcool, est démis de ses fonctions. A 17 ans seulement, Ludwig devient chef de famille en charge des finances et de ses deux frères. Mais de ses années à Bonn, bien que considéré comme un pianiste extrêmement doué, la situation financière de notre tout jeune musicien ne suit pas et la famille demeure dans une extrême précarité. 

A Vienne, Ludwig devient Beethoven

C’est en 1792 que Maximilian Franz envoie à nouveau son protégé à Vienne pour se former auprès de celui qui devient son maître absolu, Joseph Haydn. Deux ans plus tard, quand les troupes françaises occupent la Rhénanie, le jeune élève n’a d’autre choix que de s’installer définitivement à Vienne. Il y célèbre alors des succès édifiants, tant comme pianiste qu'en compositeur, est soutenu par des mécènes de l’aristocratie viennoise fort généreux et commence à se lier d’amitié avec cette classe sociale qui lui pardonne même, dira-t-on, son mauvais tempérament. Une période bénéfique qui semble prendre le chemin d’un succès sans précédent et d’un soulagement financier. Mais c’était sans compter sur la tragédie qui allait s’abattre sur lui. 

Le douloureux diagnostic

Dès 1796, Beethoven souffre dans le plus grand secret de déficiences auditives. Ce n’est qu’en 1801 qu’il avoue à son entourage très proche sa peur de perdre à jamais l'ouïe. On remarque dans l'exposition de drôles de carnets de notes appelés aussi Conversation books. Une stratégie ingénieuse pour dialoguer quasi instantanément lors de rendez-vous au café avec ses amis. Voici aussi des cornets auditifs, pour communiquer ou composer. On le sait aussi atteint malheureusement de goutte, de colique, de la variole, de la jaunisse, etc. Mais c’est en 1802, dans Le Testament Heiligenstadt, qu’il admet  son mal-être de façon officielle. Un document bouleversant, adressé à ses deux frères, pour expliquer à quel point le monde se trompe sur lui : «Ô vous ! Hommes qui me tenez pour haineux, obstiné, ou qui me dites misanthrope, comme vous vous méprenez sur moi. Vous ignorez la cause secrète de ce qui vous semble ainsi, mon cœur et mon caractère inclinaient dès l'enfance au tendre sentiment de la bienveillance,...» Admettant finalement sa surdité  «…condamné à la perspective d'un mal durable (...) alors que j'étais né avec un tempérament fougueux, plein de vie, prédisposé même aux distractions offertes par la société, j'ai dû tôt m'isoler, mener ma vie dans la solitude… Oh ! Comme alors j'étais ramené durement à la triste expérience renouvelée de mon ouïe défaillante, et certes je ne pouvais me résigner à dire aux hommes : parlez plus fort, criez, car je suis sourd, ah !» Il avoue même avoir voulu mettre fin à ses jours : «De tels événements m'ont poussé jusqu'au bord du désespoir, il s'en fallut de peu que je ne misse fin à mes jours ...», mais (et c'est heureux pour l'humanité !) il écrira «C'est l'art, et seulement lui, qui m'a retenu.»

L’art, le déclic salvateur

C'est donc à corps perdu que Beethoven se jette dans des compositions extraordinaires (de 1802 à 1812) dont la Symphonie Héroïque, initialement intitulée Bonaparte, annonçant les prémices du romantisme - Bonapartedont plusieurs tableaux sont présentés ici. Beethoven, comme beaucoup de ses contemporains, était sensible aux valeurs républicaines de l'illustrissime Français, perçu à ce moment-là comme un véritable héros. Mais quand, en 1804, Napoléon s’autoproclame empereur, Beethoven est pris d’un accès de rage ! Il rature à la plume le nom de celui qu’il maudit à présent, laissant un trou sur la partition. Elle sera renommée Eroica ou la Symphonie n°3. Cette décennie sera la plus productive, tel un acte de résilience et de bravoure, voyant naître d’importantes symphonies (de 3 à 8), des concertos pour piano (de 3 à 5) et surtout le majestueux Fidelio, son unique opéra. 

En 1815, il joue son dernier concert. Jusqu’à sa mort, il ne créera plus que des compositions - dans une totale surdité ! - dont la grandiose 9e Symphonie et la monumentale Missa Solemnis. On ne peut que célébrer l’homme qu’il était. Un fils dévoué, malgré la tyrannie paternelle, et aimé passionnément par sa mère, proche de ses deux frères, entouré d’amis fidèles, soutenu aussi bien par les plus grands musiciens de l’époque que par l’aide financière de ses généreux mécènes. Ce caractère atroce qu’on lui attribuait n’a pas aidé sa réputation, quand on voit le portrait peint en 1819 par Joseph Karl Stieler, qui le représente tel un ours bourru, un malotru, ou bien ce masque pris sur le vif et réalisé par Franz Kleine en 1812 : le visage est crispé, antipathique, avec cette bouche faisant la moue digne d’un affreux bougre ! En 1827, sa mort endeuille le monde entier. 

En quittant cette exposition extrêmement bien documentée, vous n’écouterez ou n’entendrez plus jamais de la même manière les œuvres de cette force de la nature foudroyée par la malédiction. Écoutez Eroica ( mais sans penser à Napoléon), écoutez cette symphonie à l’énergie folle mais aussi terriblement mélancolique, voire mortuaire, pour finir triomphante. Elle montre dans toute sa splendeur un Beethoven courageux et capable de ne pas sombrer malgré tous ses déboires. 250 ans plus tard, il continue de nous régaler, de nous envoûter de ses œuvres magistrales.

Imaginez-le une dernière fois, ce génie vaillant assis dans cette salle de concert où se jouent ses compositions et se terminant par l’acclamation du public. Lui n' y entendra ni note ni ovation.  

Beethoven
Monde. Citoyen. Musique
Bundeskunsthalle

Bonn
Allemagne
Jusqu'au 26 avril

https://www.bundeskunsthalle.de/index.html

La Maison de Beethoven
Beethoven-Haus

https://www.beethoven.de

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclination pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.

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