Belgeonne et l'émergence du vivant

Vincent Baudoux
23 mai 2019


Gabriel Belgeonne expose ses dernières toiles à la Galerie Quadri de Bruxelles, jusqu'au 15 juin. Une exposition à ne pas manquer, tant il se pourrait que cette œuvre qui se construit sans fracas s’impose comme une des plus novatrices de son temps. 

Il arrive que des idées qui vont bouleverser l’art, ou la science et les mouvements de pensées soient émises en des lieux différents par des gens qui ne se connaissent pas et pratiquent des disciplines qui n’ont rien en commun. Un nouvel exemple est là, sous nos yeux, les intuitions artistiques de Gabriel Belgeonne rejoignant certaines des découvertes les plus récentes dans les laboratoires où on s’ingénie à découvrir les secrets de la formation de la vie. Gabriel Belgeonne est trop modeste et humble pour se prendre la tête, ce qui n’est pas une raison pour s’abstenir de pointer les qualités hors norme que recèlent ses peintures.

La revue Science & Vie de mars 2019 fait le point des connaissances sur les origines de la vie, pour constater que les choses ne sont pas aussi simples qu’on le pensait, que la frontière entre vie et non-vie est moins tranchée qu’il a toujours été dit. Un article dans un autre numéro récent décrit la goutte d’eau comme singularité dont les propriétés physiques exceptionnelles pourraient expliquer l’émergence du vivant sur notre bonne vieille Terre. Les tensions engendrées par l’architecture interne de la goutte à sa surface externe sont telles qu’elles autorisent, et favorisent l’apparition étonnamment rapide d’une série d’éléments chimiques que l’on sait constitutifs de formes de pré-vie, initieraient cette combinaison magique de la physique vers la chimie, en chemin vers la biologie.

Le hasard faisant bien les choses, en science comme en art, Gabriel Belgeonne propose aux cimaises des tableaux où, au début, il n’y a que le vide du support, blanc, stérile. Un premier signe surgit de ce rien, quasi au hasard, une première fluctuation, un premier grumeau, puis un second, tout autre, puis un troisième dissemblable, et ainsi de suite jusqu’à ce que des associations aléatoires fassent qu'un plus un égale plus que deux. Les matières entament le même processus, simultanément, de l’infime vers les agencements les plus affirmés.

Dans le même temps encore, ce sont les teintes, quasi invisibles d’abord puisque peu concentrées, qui se condensent peu à peu jusqu’à devenir nuées colorées, opaques enfin. Signes, teintes et matières s’agglomèrent, s’imbriquent, s’entremêlent, l’artiste établit des variations de points, lignes, surfaces, simples d’abord puis s’associant en devenirs toujours plus complexes. C’est le principe même de la création. L’invention gestuelle est ici la règle, les alliances et les altérations d’où le hasard n’est jamais exclu.

A l’instar des chercheurs, Gabriel Belgeonne sait qu’il faut s’en tenir aux portes du préorganique, comme la vie en train de s’échafauder dans les nébuleuses, raison pour laquelle ses œuvres seront à jamais constituées de fragments "abstraits" (d’où l’absence de titres, ou hors-propos, rapportés parce qu’il le faut bien). On ne peut ignorer le fondamental qui s'articule ici, du structurel en ébauche, que l’on devine, ou subodore plutôt, sans pouvoir l’expliquer rationnellement parce qu’on est au cœur du mystère qui nous échappe mais cependant nous émeut. Ces tableaux sont comme des galaxies qui font la gigue, ainsi que le montre le télescope Hubble qui les a photographiés depuis l’espace. Une gestation, de la plus petite à la plus grande. Du tout petit à l’infini, l’univers est une peinture, une fresque aquatique, une sorte d’aquarium sans limites, une intrication astrobiologique où tout est possible, surtout l’inimaginable ! C’est ce que les tableaux de Gabriel Belgeonne donnent à rêver, de manière toute intuitive, avec les moyens les plus simples, de l’eau ou un peu d’huile, qui, associés de manière imprévisible à une pointe de matière-pigment, offrent des expressions aussi diverses que multiples, toujours surprenantes.
Gabriel Belgeonne
Peintures récentes
Galerie Quadri
avenue Reine Marie-Henriette 105
1190 Bruxelles
Jusqu'au 15 juin 2019
Vendredi et samedi de 14 à 18 heures
www.galeriequadri.be

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.