Deux dessinateurs de presse dans une bibliothèque

Vincent Baudoux
23 février 2021

On se souvient des attentats de Bruxelles il y a bientôt cinq ans, le 22 mars 2016, dont celui qui a endeuillé la station de métro Maelbeek. Nombre de personnes ont vu un hommage prémonitoire aux disparus dans les fresques de décor créés bien auparavant par Benoît van Innis, représentant des visages anonymes, en simple noir et blanc.


Empathie

Cet hommage n’était évidemment pas l’intention de l’artiste, on s’en doute. Ce changement de compréhension a fort touché Benoît, et montre clairement qu’une œuvre d’art peut changer de sens selon les circonstances et la lecture que l’on en fait. Tout aussi sûrement que les créateurs d’art ancien (et même pas si ancien que cela) seraient bien étonnés de ce que nous en racontons aujourd’hui. Non loin de Maelbeek, à la Bibliothèque Solvay, à l’arrière du Parlement européen et du Museum des Sciences naturelles, une galerie d’art un peu particulière s’est établie, qui souhaite tisser des liens entre les patrimoines anciens et contemporains. On peut y voir actuellement Instant Light, les dernières œuvres de Benoît van Innis, qui invite par ailleurs son compère Pascal Lemaître à le rejoindre pour l’occasion. On savait Benoît attentif à l’impact de son œuvre sur le public, ce qui l’a mené par exemple à concevoir ses fresques de Maelbeek. Pour un artiste le plus souvent seul dans son atelier, la tentation est grande de se valoriser du mieux qu’il peut, ce que ne fait pas Benoît. Il a d’abord réfléchi à la réalité vécue d’une station de métro, lieu de passage obligé du métro-boulot-dodo, où l’on doit s’entasser, où l’on est fatigué, stressé. D’où une proposition simple, calme, claire et lumineuse. Benoît y montre toute son empathie.


Contenu et forme

L’exposition de ce jour présente un ensemble de 96 dessins, un chaque jour, réalisés sans intention sinon instiller un peu de fraîcheur en ces temps lourds de Covid, dont nul ne sait encore qu’ils paraîtront une éternité bien trop longue pour certains. D’abord adressés à l’entourage de l’artiste dès les premiers jours du lockdown, ces dessins se retrouvent bien vite sur les réseaux sociaux. Ils y cartonnent, un succès qui déconcerte l’auteur qui ne s’y attendait vraiment pas. Ces images sont différentes de ce que l’on a pu voir dans la presse quotidienne, car elles n’évoquent aucunement les drames de l’actualité, mais introduisent à chaque fois un nonsense en parfait contrepoint à la torpeur ambiante. Un pied de nez à la sinistrose, ou bien quelques raisons de ne pas déprimer quand même, mais plutôt de sourire du cocasse dans lequel on se plonge quand on est loin du regard des autres. Il fallait l’oser.

L’astuce de Benoît van Innis est de trouver une forme graphique qui tient le même propos, défiant une logique tout aussi mal assurée que les contenus. Et c’est là que l’on retrouve l’empathie dont se nourrit l’artiste, tant on dirait que ces dessins sont intentionnellement conçus pour le récepteur lambda, dont il y a peu de chance qu’il ou elle sache dessiner. Ainsi, qui que je sois, je peux imaginer que la star éditée par The New Yorker dessinerait à ma place une image dont je pourrais être l’auteur, sans craindre la maladresse ou le regard d’autrui… si je pouvais ou si j’osais ! Voilà pourquoi un peu d’encre sur du papier blanc suffit, et pourquoi l’absence apparente de virtuosité est une des composantes majeures de cette œuvre. Pour faire bonne mesure, Benoît présente en complément une petite vingtaine de dessins antérieurs jamais montrés (série sobrement intitulée Dieu), qui évoquaient déjà le mal vivre, quand on discute pour passer le temps, bien avant la réalité du confinement.


Pascal Lemaître

Invité par Benoît van Innis à participer à l’exposition, Pascal Lemaître est lui aussi familier de publications telles que The New Yorker, Libération, Le Monde, The New York Times. Il présente trente illustrations réalisées pour la collection Les Illustrés aux Editions de l’Aube, qui rehaussent une série de textes majeurs de la pensée contemporaine, qui réfléchissent à l’humain, en lui-même mais aussi vis-à-vis des autres, et de l’environnement (social aussi) dans lequel il souhaite ou ne souhaite pas vivre. Ces écrits concernent des textes de Marcel Camus à Boris Cyrulnik, passant par Leïla Slimani ou Pierre Rabhi, Edgar Morin, parmi beaucoup d’autres penseurs originaux qui s’interrogent sur les grandes questions de notre temps. Le travail de Pascal Lemaître ne se borne jamais à simplement illustrer - littéralement rendre illustre - avec l’image qui serait une simple redondance du texte. Il s’agit ici d’un véritable travail d’auteur, d’inventions graphiques qui plient le texte à une vision forte, avec ses images en noir et blanc au trait toujours appuyé. On les dirait tracées au soc de charrue tant la plume ou le pinceau du dessinateur semblent labourer la page, même pour les images les plus légères.


Maître Pascal

Témoin ce dessin réalisé pour le texte que Leïla Slimani consacre à Simone Veil, qui représente une fille-libellule dont les ailes deviennent le double L typographique de elles. Soit une superbe création appelée calligramme, à la fois et indécisément texte et image, une des choses les plus compliquées à réaliser. Pascal Lemaître n’étant pas l’homme d’un truc, mais un chercheur (qui trouve), il explore cette relation toujours délicate entre le verbal et le spatial, par exemple avec cet extrait d’une phrase de Toni Morrison, qui n’est ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre, tout en étant les deux à la fois. Où se trouve la frontière entre visible et lisible ? A l’autre bout, un dessin sans le moindre texte à partir de La Part du Colibri de Pierre Rabhi, où le dessinateur visualise un sage qui médite sous son arbre. Toutefois, il n’y a rien de zen dans ce dessin, typique de l’auteur avec l’empilement de couches épaisses, de lignes et de points qui encombrent la globalité de l’image, à la limite de la lisibilité. En trois images seulement, Pascal Lemaître montre l’étendue et la diversité de son talent.

Cette exposition est à voir absolument, à la fois pour ses contenus et pour apprécier les trouvailles graphiques de deux créateurs pour qui communiquer par le dessin est un souci permanent, et ceci à partir de moyens techniques accessibles à tout un chacun. Laissons le mot de la fin à Pascal Lemaître : «Cette expo, c'est un peu comme deux sentiers qui se croisent parmi bien d'autres qui nous ont vu cheminer.»

Benoît van Innis et Pascal Lemaître
Instant light
Triforium Art Gallery
Bibliothèque Solvay
137 rue Belliard
1040 Bruxelles
Jusqu'au 4 avril
Du mercredi au dimanche de 14h à 18h
www.edificio.be

 

 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.