Bernar Venet, géométries variables

Mylène Mistre-Schaal
25 février 2020

Bernar Venet investit la Fondation CAB avec une sculpture monumentale. D’une rigueur linéaire, L’hypothèse de la ligne droite interroge la forme, l’espace et la matière avec une force brute. Rencontre avec le peintre et sculpteur français, explorateur inlassable de la ligne dans toutes ses dimensions.

La matière devenue forme

C’est une longue poutre d’acier, dans sa plus grande simplicité. En équilibre sur son socle, elle dessine une perspective transversale du long de ses 17 mètres et traverse l’espace comme une fulgurance. Comme une évidence.

La puissance matérielle de l’œuvre ne laisse que peu de place à l’interprétation et aux méandres de la subjectivité. « Elle n’est rien d’autre que ce que l’on voit », confirme Bernar Venet. Sur le mur à côté d’elle, le visiteur découvre quelques phrases courtes, qui décrivent ce qu’il a devant les yeux avec une précision presque mécanique : une ligne positionnée diagonalement par rapport à l’espace de ce lieu. Appuyée sur un socle de 150x140x220 cm. Disposition 18° par rapport à l’axe central de la galerie et 7° par rapport au niveau du sol. Acier Corten. Assemblé par soudure. 1400 kg. 17 m de longueur. 30 cm de section carrée. En donnant la parole aux murs, l’œuvre existe d’une autre manière. La matière et le concept se font face.

Avec cette définition écrite noir sur blanc, dans un vocabulaire emprunté à celui de l’ingénierie, L'hypothèse de la ligne droite s’inscrit dans la pensée conceptuelle et minimale que Bernar Venet développe depuis les années 1960. Alors qu’il réside aux Etats-Unis, l’idée lui vient d’introduire le langage mathématique dans le domaine de l’art et de générer des toiles qui ne sont « ni figuratives, ni abstraites, ce qui était totalement inédit ! Tout d’un coup j’introduisais un nouveau système de signes : des formules mathématiques. C’est-à-dire que mes œuvres, devenues autoréférentielles, n’avaient désormais plus qu’un seul niveau de signification. C’est vraiment l’un des trucs les plus purs que je pouvais faire ! »

En écho, la Fondation CAB présente plusieurs pièces de cette époque féconde, durant laquelle Bernar Venet fréquentait les artistes minimalistes américains de la Dwan Gallery tels que Donald Judd ou Carl Andre. Dans Calcul de la diagonale du rectangle (1966) ou Diagonale de 76.5 (1979), la ligne est segment ou partie d’un tout géométrique. Et l’on perçoit déjà la rectitude inébranlable et la force graphique qui transparaîtront quelques années plus tard dans les œuvres monumentales du sculpteur. « J’ai fait des tableaux, c’est vrai, mais quand j’ai commencé à travailler sur le thème de la ligne, des angles et des arcs, je me suis dit : "mais pourquoi garder le support de la toile, si le sujet est la ligne, pourquoi ne pas faire des lignes directement sur les murs ?"» C’est en libérant progressivement la ligne de la surface plane que sont nées ses premières sculptures, les lignes indéterminées. « Elles ont été une ouverture colossale dans le développement de mon travail ! »

Lignes mentales

L’hypothèse de la ligne droite est un geste sans concession, qui dialogue de manière radicale avec l’espace, l’architecture et les lignes Art déco de la Fondation CAB. Dans cet ancien entrepôt des années 30, les 17 mètres du segment d’acier Corten ont aisément trouvé leur place. « La première fois que je suis venu au CAB, j’ai visualisé tout de suite, mais alors tout de suite, une ligne appuyée sur un socle. C’est bien simple, si je n’avais pas vu l’espace, cette œuvre n’aurait jamais existé », confie le sculpteur, avant de poursuivre : « Pour tout vous dire, cette expo, ça m’a pris une minute et demie. En réalité, ça m’a pris toute ma vie d’artiste pour pouvoir conceptualiser les choses et quand j’arrive ici, ça relève d’un geste, d’un seul geste. Je veux mettre une ligne, je mets une ligne. Je peux montrer l’essentiel, sans fioritures. »

A partir de cette sculpture inédite, le CAB propose un bref aperçu de la pensée de Bernar Venet, au-delà des seuls arcs monumentaux auxquels, parfois, on cantonne son travail. L’exposition permet également de toucher du doigt sa théorie artistique et la variété des propositions plastiques qui en découlent. Elle nous emmène à la rencontre d’un artiste qui n’a jamais cessé de faire évoluer sa pratique et de repousser un peu plus loin les limites de l’art. « Tout ce que mon imagination me permet de réaliser, je fonce dedans. Ça fait partie de ma nature, de me remettre en question, de douter de la validité de mon travail et même de la validité de la manière dont on pense l’art aujourd’hui. Pourquoi ne pas créer aujourd’hui, ce qui pourrait se faire demain, plutôt que de rester dans le confort d’œuvres que les gens connaissent déjà ? »

 

Bernar Venet, L'hypothèse de la ligne droite
Fondation CAB Bruxelles
32 rue Borrens
1050 Bruxelles
Jusqu'au 14 mars
Du mercredi au samedi de 12h à 18h
https://fondationcab.com/

Mylène Mistre-Schaal

Journaliste