Duo à Rouge-Cloître

Vincent Baudoux
17 décembre 2021

Bernard Boigelot et Jean-Pol Rouard, deux amis plasticiens ayant fait leurs études artistiques ensemble, se retrouvent quelques décennies plus tard au Centre d’Art de Rouge-Cloître, dans le but de réaliser cette double exposition. Celle-ci célèbre avec bonheur leurs parcours singuliers et peu conformistes, ainsi que leur passion commune pour l’art.


Un phénix contemporain

«Je suis un peintre qui a troqué ses tubes de couleurs pour la correspondance postale», dit Bernard Boigelot. Le timbre-poste, matériau exclusif de la présente exposition, est pragmatique, minuscule, perdant toute valeur une fois oblitéré, jeté à la poubelle le plus souvent, car le bout de papier n'offre plus le moindre intérêt. Il s'agit d'un art pauvre, qui ne peut s'offrir une seconde vie que si un regard neuf lui en offre l'occasion. Ceci rencontre assez bien la thématique actuelle du recyclage imposé par les gaspillages liés à la surconsommation. La manière usuelle d'utiliser un timbre est de le coller… opération devenue plus commode encore avec les timbres autocollants. Pourtant, à y regarder de près, la façon dont l'artiste manipule ici sa matière première requiert une immense dose de savoir-faire, une dextérité hors du commun, une précision chirurgicale dans les découpes, de superpositions et de mises au point d'agrandissements sérigraphiques, etc. En un mot, si l'usage normal d'un timbre ne requiert aucune compétence particulière, il en va tout autrement dans ces tableaux où la technique traditionnelle des peintres cède la place à une ingéniosité artisanale et un métier, autre, mais tout aussi complexe.

L'essor planétaire du courrier électronique condamne probablement l'avenir du courrier postal. Quant au tri automatique, qui exige la normalisation, il refuse toute velléité de fantaisie. Ces deux avancées technologiques pousseraient donc le Mail Art sur la voie de l'extinction… sauf si l'un ou l'autre artiste s'empare de cette pratique vouée à l'obsolescence pour en faire une œuvre, un happening, de l'art, ce qui est le cas de Bernard Boigelot. Le Mail Art est né il y a environ un siècle, quand une éruption pareille à celle d'un volcan a créé des milliers de démarches artistiques filant dans tous les sens, déterminant le paysage de l'art jusqu'à nos jours. Pour le Mail Art, le propos était simple : jouer avec les conventions instituées, ses failles, ses non-dits, pour introduire de l'imagination dans un univers strictement réglementé. Les artistes novateurs agissaient avec le système postal comme ils le faisaient avec l'art académisé, afin d'en refuser les normes implicites. Lettre ouverte illustre bien ce principe quand l'enveloppe, judicieusement pliée, devient couvercle pour une lettre manuscrite, qui devient elle-même un conteneur en trois dimensions pour une cargaison de timbres enroulés. La lettre banale, plate, utilitaire, devient sculpture.

Longtemps, le timbre-poste a été imprimé à l'effigie du souverain régnant. Les variations, de couleurs notamment, n'apparaissant que pour des raisons prosaïques (la valeur de travail du timbre). Avec Bernard Boigelot, l'image symbolique ne se lit plus que comme support à des variations d'ordre pictural. Comme le montre de manière exemplaire Images fantômes, c'en est même devenu le but, avec des modifications quasi à l'infini de malléabilité visuelle, ce que l'on nomme la plasticité. L'unité se fragmente, et se construit désormais de bric et de broc, s'offrant moult liftings. L'artiste va un pas plus loin avec Noël se cache, où il faut de la bonne volonté pour percevoir encore les origines timbrées de la proposition. Il devient un jeu de retrouver la provenance de chaque parcelle, qui ressemble aux autres, et que l'artiste a astucieusement dissimulées. L'oblitération fait le timbre semble présenter le fil rouge de cette démarche artistique : si chaque élément est pareil dans sa structure (un même cercle dans un même carré), ils sont cependant tous différents dans le contenu et le graphisme, dans leur part d'aléatoire. Il en va pareillement pour les écritures manuelles qui tapissent chaque fond, aucune ne ressemble à une autre quel que soit le critère envisagé. Pourtant, l'ensemble offre la plus belle des homogénéités, dans la rigueur des alignements verticaux et horizontaux. Tout est là, dans cette relation entre le lointain, le premier abord, et le proche, aussi sûrement que la matière la plus solide est constituée de singularités formées d'éléments-particules en mouvements, où le hasard s'invite : ceci rejoint une des grandes idées de notre temps.


L'artiste s'affiche

Gamin, Jean-Pol Rouard rêvait de devenir architecte ou designer. Les circonstances en ont décidé autrement. L'adolescent se réoriente : pourquoi pas les deux dimensions de l'affiche culturelle, en devenant un acteur médiatique qui utilise la peinture ? Il nourrit alors sa pratique de l'œuvre d'artistes aussi éclectiques qu'Alexander Rodtchenko, El Lissitsky, Josef Müller-Brockmann, Werner Jeker, Roman Cieslewicz, et quelques autres pointures de l'excellence, dont son mentor, Patrice Junius. Il n'est donc pas étonnant qu'aujourd'hui Jean-Pol Rouard travaille à l'international plus que dans notre pays, et que ses réalisations trouvent place dans les principales manifestations liées à cette pratique, leurs catalogues et leurs expositions dans le monde entier.

Le processus de création mis en œuvre par l'artiste est particulier en ce qu'il se fixe pour objectif d'éviter les redites des solutions antérieures, aussi convaincantes qu'elles aient été. À chaque fois, l'auteur remet les compteurs à zéro et s'immerge dans la cause à défendre, essayant de trouver là, et là seulement, une idée graphique qu'il serait vain de transposer ailleurs. Cette absence de traçabilité volontaire induit une conséquence inattendue : plus grandes sont les différences entre les réalisations, plus un schème unique semble les relier… aussi insaisissable qu'une ambiance ou un parfum ! Wake-Up Call ! (Prague 2020), un travail récent, montre bien le processus : en bas, l'artiste cherche longtemps sans trouver, se confronte au jeu de pistes, broie du noir. Soudain la solution émerge du chaos, et la verticalité colorée surgit, puissante comme le germe de la graine. Cette image est celle de la résilience, thème de la manifestation. Deux signes astucieusement choisis suffisent pour l'évoquer.

Le réchauffement climatique, le terrorisme, les droits de l'Homme, et toutes les causes cruciales, produisent des légions de paroles et débats, et s'impriment en millions de pages. Comment visualiser cette surabondance en un coup d'œil, en une image qui marque les esprits et se fige dans la mémoire ? Ceci pourrait expliquer la passion que Jean-Pol Rouard voue au théâtre, ce lieu magique qui combine à la fois le monde du discours et celui des sensations multiples, tempo de la mise en scène, les éclairages, le jeu du corps et la voix des acteurs. Comment un visuel peut-il devenir aussi dense que la complexité d'une mise en scène réussie ? Une carte postale représentant un paysage de rêve est déchirée en deux, on la devine souillée pour avoir traîné dans le caniveau. L'ensemble se lit pourtant comme des icebergs à la dérive, qui fondent dans l'eau idéale, pure, transparente et bleue des pôles planétaires. Sur les bords, rouges comme un feu de circulation, quelques mots discrets situent le propos. Cette affiche réalisée pour la COP24 (Katowice 2018) raconte un des plus grands désastres de l'humanité sans que le moindre mot ou explication ne soit nécessaire. Le regardeur fait le discours, le silence de l'image en est le déclencheur. Un autre exemple de cette efficacité minimale, plus simple encore, serait Merci qui ?, visuel réalisé en 2018 pour le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'Homme. Un grand fond rouge et une typographie blanche suffisent, en à-plat comme un drapeau. Si deux mots limitent l'information, ils posent question, littéralement. Aucune fioriture, ce visuel est aussi simple que le Carré noir sur fond blanc de Malévitch, petit clin d'œil quand on sait que le journal L'Humanité et le tableau du peintre russe sont l'un et l'autre des jalons marquants du début du vingtième siècle.

L'artiste, communicateur via l'affiche, vise une forme d'épure, proche du leitmotiv de Mies Van Der Rohe, pour qui Less is more. Car, on le sait, plus un projet est simple, plus sa mise au point est complexe et demande du temps. Pour autant, la séduction n'est jamais absente, tant la réussite de toute communication commence par l'attraction et l'émoi. La jouissance est partout dans ces images qui baignent de couleurs souvent sensuelles, de la fraîcheur des matières, de contrastes tout en douceur, de légèreté dans la gravité du sujet. En témoignent quelques participations chez Seed Factory, qui montrent que l'humour n'est jamais bien loin, que la gamme entière des émotions humaines, fussent-elles drôles, révoltantes ou scabreuses, peut être prétexte au travail créatif, source d'ironie pour la distance critique. Avec le temps, l'affichiste qui souhaitait devenir architecte ou designer s'est façonné plusieurs cordes à son arc.

 

DUO
Bernard Boigelot et Jean-Pol Rouard
Centre d'art du Rouge-Cloître
4 rue du Rouge-Cloître 
1160 Bruxelles
Jusqu’au 23 janvier 2022
Du mercredi au dimanche de 14h à 17h
Fermé du 24 décembre au 4 janvier inclus
http://www.rouge-cloitre.be

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.