A Venise, les artistes enterrent l'ancien monde

Muriel de Crayencour
17 mai 2019

L'ouverture de la 58è Biennale de Venise est chaque fois un moment intense où l'on balance entre profonde joie et épuisement. Il est impossible de tout voir en cinq jours, pourtant on a l'impression d'être au milieu de la vie, là où les artistes nous disent quelque chose du monde, un instant T qui dépasse largement le monde de l'art. Visite complètement subjective ! 

Portée par le commissaire Ralph Rugoff, conservateur américain et directeur de la Hayward Gallery de Londres depuis 2006, l'exposition de cette année s'intitule May You Live in Interesting Times et explore ce moment disruptif que nous vivons aujourd'hui. "De l'accélération des changements climatiques à la résurgence des agendas nationalistes autour du globe, de l'impact persistant des réseaux sociaux à la disparité croissante de la répartition de la richesse, les sujets de préoccupation contemporains sont largement abordés dans les œuvres présentées dans l'exposition", détaille Rugoff. "Et nous pouvons certainement apprendre de la manière dont les artistes défient les habitudes de pensée," ajoute-t-il.

L'exposition internationale


L'exposition internationale démarre dans le bâtiment central des Giardini. L'entrée est masquée par un brouillard continu, une buée digne de la lande écossaise, œuvre délicate de l'artiste italienne Lara Favaretto (1976, Trévise). Ensuite, on plonge dans un magma dont le fil rouge n'est pas toujours très visible. Si l'édition précédente avait marqué un retour à des œuvres proches de la main, de l'atelier, du matériau, ici on constate deux pôles antinomiques : les pièces très technologiques (vidéos, réalité virtuelle, hologrammes) et d'autres à l'opposé, dont beaucoup d'excellents peintres non occidentaux. Le commissaire a d'ailleurs annoncé plus d'artistes non occidentaux que d'occidentaux, plus de femmes que d'hommes et aucun artiste décédé. Une ligne curatoriale qu'on ne peut qu'applaudir.

May You Live in Interesting Times dresse un portrait glaçant du monde d'aujourd'hui dans le regard des artistes : l'ancien monde est mort et beaucoup d'artistes l'enterrent, souvent brutalement et sans regret. La révolte, la révolution, la violence, la destruction - y compris écologique - sont des thèmes largement abordés. Notre monde est au bord du basculement, nous disent les artistes. Terrifiant. L'ange du foyer, de Cyprien Gaillard (1980, Paris), un hologramme grimaçant dans l'une des premières salles, semble le mauvais génie qui vous guidera au fil de l'expo.

Voyez cette œuvre immense des artistes chinois Sun Yuan et Peng Yu, Can Help Myself (2016), un robot articulé muni d'un bras qui racle sans fin une mare de liquide rouge. Effrayante image d'une robotisation galopante et sans pitié du monde, oubliant le vivant. Plus loin, une installation de Shilpa Gupta (1976, Mumbai), For, in Your Tongue, I Can Not Fit : des lettres, rédigées par des prisonniers, fichées sur des piques. Puis les silhouettes en latex noir installées comme des pendus sur la haute charpente de la grande salle aux colonnes, d'Alexandra Bircken (1967, Cologne) : l'humain réduit à des silhouettes vidées de leur vie.

Beaucoup de peintures, de grande qualité, comme ces quatre grands formats de Njideka Akunyili Crosby (Nigeria, 1982, vit à Los Angeles), celles d'Henry Taylor (1958, USA, vit à Los Angeles) ou celles de l'Uruguayen Jill Mulleady (1980, Uruguay, vit à Los Angeles). Plusieurs belles sculptures du Français Jean-Luc Moulène (1955, Reims).

La belle installation, Thinking Head, sur plusieurs étagères, de Lara Favaretto, faite de groupes d'objets reliés à des mots-clés comme power, amnesia, consciousness, transfer, self-doubt, l'ensemble étant une représentation de l'intérieur d'un cerveau et un work in progress puisque l'artiste déplace parfois des objets d'un groupe à l'autre.

Les pavillons nationaux


Les participations nationales dans les Giardini, à l'Arsenale et dans la ville sont au nombre de 90, beaucoup moins qu'il y a deux ans. Quatre pays participent pour la première fois, le Ghana, Madagascar, la Malaisie et le Pakistan. Au Giardini, le Pavillon français occupé par Laure Prouvost a beaucoup fait parler de lui. Nous n'avons pas pu le visiter, il y avait trois heures de file chaque jour.

Gros coup de cœur pour le Danemark, avec un long film de Larissa Sansour (1973, Jérusalem) dans lequel se raconte le lien entre une mère et sa fille, et le reproche que lui fait cette dernière à propos des souvenirs, lourds, noirs que sa mère lui a transmis, sans son accord. Dans l'autre aile du pavillon, un immense cercle noir se meut lentement quand un visiteur s'approche et émet un son long et grave. C'est la représentation de ce souvenir, comme une boule noire et lourde dans l'espace. Le Pavillon américain accueille Martin Puryear (1941, Washington), qui y installe ses grandes sculptures qui parlent de la fragile conservation de la liberté et des principes qui la font vivre. Un très beau travail formel. Devant le pavillon, Swallowed sun, et à l'intérieur, entre-autres, Tabernacle, une forme arrondie en acier, garnie à l'intérieur de tissu, faisant comme un cocon.

La Corée du Sud présente le travail de trois femmes, Siren Eun Young Jung, Jane Jin Kaisen et Hwayeon Nam, qui explorent les différents aspects de la modernisation. Voyez cette vidéo montrant en plongée une femme tournant sans fin dans une lande presque désertique. Il y a décidément beaucoup - trop - de vidéos, mais ne manquez pas le Pavillon brésilien avec un film vif et puissant, sur un travail collaboratif fait avec des danseurs transgenres d'un club de danse, des artistes Bárbara Wagner et Benjamin de Burca.

Comme il y a deux ans avec l'artiste Geta Brătescu dans le Pavillon roumain, une belle redécouverte de l'artiste féministe Renate Bertlmann (1943, Vienne), à faire au Pavillon autrichien : un travail fort et violent sur le corps féminin, son aspect nourricier et souffrant : photos des performances passées, sculptures en latex. Mais encore, les pavillons grec, japonais, etc.

Le Pavillon de Madagascar montre Joël Andrianomearisoa (1977, vit entre Antananarivo et Paris), avec une grande installation, I Have Forgotten the Night,  composée de centaines de feuilles de papier de soie noires accrochées au plafond comme autant de vêtements abandonnés.

C'est la première participation du Ghana à la Biennale et son pavillon a fait parler de lui. On y découvre six artistes impressionnants, dont la peintre Lynette Yiadom Boakye, El Anatsui, avec une grande installation, une remarquable photographe, Felicia Abban ...

Dans la ville, ne manquez pas la Croatie, avec Traces of Disappearing : in Three Acts, d'Igor Grubić, (curateur : Katarina Gregos), qui fait chaque fois un travail très politique et sur plusieurs années, ici photographiant une zone squattée par des sdf dans les faubourgs de Zagreb et lentement détruite lorsque la ville en chasse les occupants. Le point d'orgue est une vidéo montrant une vieille usine désaffectée avec deux personnages dessinés s'y promenant : un père et son fils, rassemblés dans leur quête d'un avenir après le désastre.

Mention spéciale pour les Belges !


Le Pavillon belge, avec le duo Jos De Gruyter et Harald Thys, a retenu l'attention du jury qui lui a décerné une mention spéciale, la première en 100 ans pour la Belgique, "pour leur humour implacable". Mondo Cane déploie un monde binaire, d'un côté les bonnes gens, avec leurs métiers traditionnels et leurs idées courtes et, derrière des barreaux, des sdf, migrants, fous et même un autoportrait des deux artistes. Tous ces personnages sont des poupées articulées qui ressemblent à des automates un peu rétro. Dès qu'on entre dans le pavillon, l'étrangeté et la dichotomie de la scène saute aux yeux. Le duo d'artistes dénonce un monde qui se régionalise et se segmente de plus en plus. L'humour est palpable, le propos précis et politique, mais ce n'est pas notre pavillon préféré. Si l'art peut faire de la politique, tout doit-il être uniquement politique ? Sans aucun souci de faire quelque chose qui soit un brin de l'ordre de l'artistique ? Tout est dans le geste intellectuel, rien dans la délicatesse de l'émotionnel ? Quel ennui ! Quelle posture ! Cela semble si loin de ce que nous voyons aujourd'hui réémerger chez les tout jeunes artistes. Parce que, il ne faut pas se mentir, cette installation ne vous arrache pas le cœur.

La ministre Alda Greoli avait eu l'audace de dépasser le clivage communautaire installé comme en système à la Biennale depuis très longtemps : une année les Flamands, une année les francophones, et sa décision avait provoqué beaucoup de commentaires. Nous en parlions ici. Il est amusant de voir qu'ici, la ministre tente de dépasser ce système binaire installé par des politiques - système qui n'est bien évidemment pas idéal, mais qu'il aurait fallu peut-être détricoter autrement (rendez-vous dans deux ans pour connaître la sélection flamande), tout en présentant des artistes qui parlent de ce même mal et que l'ensemble... fasse que la Belgique reçoive un prix pour la première fois.

La Lituanie décroche le Lion d'or, avec Sun & Sea, un opéra-installation sur le thème de l’écologie. Eloigné des Giardini, de nombreux visiteurs avaient manqué ce pavillon lorsque le prix a été annoncé. Dans un grand espace brut, les spectateurs peuvent voir, d'une mezzanine, des personnes en maillot de bain, assis et étendus sur des serviettes de bain, sur du sable. Les trois artistes lituaniennes Rugile Barzdziukaite, Vaiva Grainyte et Lina Lapelyte y parlent de manière subtile de la montée des eaux et du changement climatique.

A l'Arsenale, Barca nostra, de l’artiste suisso-islandais Christoph Büchel (1966, Bâle), fait scandale. Il s'agit du bateau rempli de près de 1000 réfugiés qui a coulé au large de la Libye le 15 avril 2015. Il y eut seulement 28 survivants. Le gouvernement de l'époque, dirigé par Matteo Renzi (centre gauche), a déboursé 10 millions d'euros pour renflouer l'épave, qui gisait à 370 mètres de profondeur, et l'amener en 2016 en Sicile afin de tenter d'identifier les victimes et leur donner une sépulture digne. Ce qui fut fait par des dizaines de médecins-légistes. Le dossier de presse souligne « notre responsabilité mutuelle à l'égard des politiques collectives qui favorisent l'avènement de ces tragédies ». Ce n'est pas la première fois que l'artiste s'empare de la question des migrations : en 2017, il avait construit un camp de réfugiés au SMAK de Gand, visuellement proche de la jungle de Calais. En 2015, dans le pavillon islandais de la Biennale de Venise, Christoph Büchel avait transformé une église catholique désaffectée en mosquée. Le pavillon avait été censuré par les autorités italiennes.

Ce geste artistique, puisque c'est de cela qu'il s'agit, est aujourd'hui mal compris puisque l'épave est installée sans cartel et que les visiteurs se prennent en photo devant elle. Pourtant, dans l'Italie d'aujourd'hui, rendre visible ce bateau éventré est un geste magnifique.

Dans la ville


Dans la ville, de très nombreuses expositions. Ne manquez pas The Death of James Lee Byars, une œuvre monumentale de James Lee Byars (1932-1997), issue de la collection Vanhaerents, reconstruite pour correspondre au lieu, dans l'église Santa Maria della Visitazione (arrêt Zattere). Elle entre en dialogue avec une œuvre sonore commandée pour l'occasion par le collectionneur à l'artiste Zad Moultaka (1967, Liban). Envoûtante installation qui dégage une spiritualité et une profondeur loin de toute religiosité. A méditer !

Luc Tuymans a été invité pour une élégante rétrospective au Palazo Grassi. Etonnant de voir comme sa palette rejoint les couleurs des murs et des marbres du palais. A la Punta della Dogona, l'exposition collective évite les pièces immenses et bruyantes. On y voit de la peinture, de la céramique, de la sculpture... dans un accrochage qui repose définitivement des grandes pièces musclées et hurlantes de la Biennale.

Mais encore, l'Allemand Günther Förg (1952-2013), au Palazzo Contarini Polignac, et à la Ca'd'Oro, dans l'expo Dysfunctional, organisée par Carpenters Workshop Gallery, des œuvres d'artistes à la frange entre design et art, ainsi les luminaires de Nacho Carbonell, au rez, posés sur l'exceptionnelle mosaïque de pierres de toutes les couleurs, à fleur d'eau du Grand Canal. Ou les 128 petits miroirs de Random International, qui suivent les pas du visiteur. Cette année, c'est Sean Scully qui expose dans l'église San Giorgio Maggiore, une grande tour reprenant les rayures de couleurs qu'il affectionne dans ses peintures. La petite exposition qui l'accompagne est une réussite. Georg Baselitz a les honneurs d'une belle rétrospective aux Gallerie della Accademia. On y voit l'évolution de sa peinture et comment il décide un jour de peindre des portraits tête en bas, ce qui sera sa signature.

La Biennale se visite trop vite, il y a trop de choses et sa digestion prend du temps. Nous aimerions pouvoir y retourner en octobre, voir les choses que nous avons manquées, et revoir ce que nous avons aimé ou détesté. Pour se faire une opinion loin du bruit, des mondanités et des salutations des quatre jours de vernissage. Ne boudons pas notre plaisir, Venise est belle, s'y rendre pour dévorer de l'art, fut-il contemporain, est un régal. N'y manquez pas !

58e Biennale de Venise
Jusqu'au 24 novembre
https://www.labiennale.org/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.