A Bilbao, le pays des merveilles d'Alice Neel

Muriel de Crayencour
23 décembre 2021

Le Guggenheim Bilbao offre la première rétrospective espagnole consacrée à Alice Neel, immense peintre américaine, redécouverte il y a quelques années, entre autres à Bruxelles, par Xavier Hufkens. C'est à voir jusqu'au 6 février 2022.

On est déjà follement tombée amoureuse des portraits peints par Neel, et vus chez Xavier Hufkens en 2016. L'artiste regarde ses modèles dans les yeux et nous offre leur fragilité et leur humanité. Mais Alice Neel n'a pas peint que des portraits et c'est une des découvertes que l'on fait dans cette exposition qui s'ouvre avec ses premières toiles. C'est une artiste engagée politiquement qui s'y révèle. Elle peint le défilé du 1er mai 1936, où l'on voit des manifestants tendant des pancartes Nazis Murder Jews, et d'autres événements politiques qu'elle vit à New York, où elle s'est installée après un séjour dans l'exubérant Cuba des années 1920. On y voit aussi le portrait de son compagnon Carlos Enriquez, issu d'une riche famille cubaine et qu'elle suivra là-bas, en dépit de ses convictions communistes.

A partir de 1938 et jusqu'en 1962, Alice Neel et sa famille résident à Spanish Harlem, où l'artiste peint ses voisins, une population ethniquement diverse, rarement considérée jusque-là comme un sujet artistique. People come first, dit l'artiste qui s'attache à révéler les personnalités de chacun. Ses représentations sont presque frontales. Elle commence toujours par les visages et les mains : yeux intenses, cernés, entourés comme des billes de la chair du visage, mains esquissées, souvent fines, les doigts longs. Ses portraits oscillent entre fragilité et force, et c'est cela qui emporte le spectateur. Au niveau de la palette, elle n'hésite pas à utiliser des couleurs franches et contrastées. 

Dans la deuxième salle, voici des vues de la ville : bâtiments et parcs sont traités comme des portraits, un peu à la manière de Hopper, s'il fallait lui adjoindre un pair. Ensuite, voici des natures mortes absolument démentes de force et de simplicité. Une coupe et quelques fruits, la dinde pour Thanksgiving qui attend dans l'évier, avec l'éponge et le savon-vaisselle. Pendant qu'à New York triomphe l'expressionnisme abstrait, que Neel qualifie d'"antihumaniste", Neel peint son quotidien, ses amis, depuis son salon. 

Passons à la salle dédiée au sujet de la maternité. Neel est la seule artiste de son époque à oser représenter des femmes très enceintes, leur corps déformé allongé, leur visage fatigué, leur force. Même chose avec les mères entourées de leurs enfants : enlacement tendre et possessif, yeux fatigués. Elle peint aussi des nus masculins, toujours avec une grande frontalité, sans pudeur aucune. C'est la figure humaine qui l'intéresse, dans son universalité. Elle ne fera que quelques autoportraits d'elle : dans les années 1920, elle se représente au lit ou dans la salle de bains avec son amant, dans des petites aquarelles audacieuses, qui révèlent sans fard sa vie sexuelle. Neel n'a pas peur de la chair ni des chairs. Son autoportrait de 1980, où elle se représente nue, à 80 ans, les seins affaissés, le ventre gonflé, est un coup de poing à toutes les conventions de l'esthétique, de la représentation des femmes comme de simples objets érotiques. Et pourtant, c'est une tendresse et une profonde humanité qui transparaissent dans le rose des joues, le cerne bleu doux autour des volumes. 

La dernière salle est consacrée aux portraits. Comme l'a expliqué l'artiste elle-même, "ils reflètent la culture, le moment et une foule d'autres choses (...), l'Art est une forme d'Histoire (...). Autrement dit, une peinture est [le portrait d'une personne] et en outre le zeitgeist, l'esprit de l'époque." Et en effet, les peintures d'Alice Neel documentent les époques qu'elle a traversées, mais, par leur qualité formelle et leur puissance, elles traversent aussi le temps. 


Elles font l'abstraction

Il est étonnant de découvrir dans un même lieu l'œuvre d'Alice Neel, qui refusa toute sa vie d'adhérer à l'abstraction, et une exposition sur l'abstraction ! Elles font l'abstraction a été présenté précédemment au Centre Pompidou et redonne avec brio une place aux artistes femmes qui pratiquèrent l'abstraction tout au long du XXe siècle. Ce sont les œuvres de plus de cent femmes artistes, englobant les arts plastiques, la danse, la photographie, le cinéma et les arts décoratifs qui sont présentées dans une analyse chronologique dense et passionnante. L'exposition soulève diverses questions : qu'est-ce que l'abstraction ? D'autres questions concernent le manque de visibilité des femmes dans l'histoire de l'abstraction, qui existe encore aujourd'hui. Et pouvons-nous continuer à isoler les femmes artistes au sein d'une histoire indépendante au lieu d'une histoire commune ?

Alice Neel
People come first
Guggenheim Bilbao
Bilbao
Jusqu'au 6 février 2022

Elles font l'abstraction 
Guggenheim Bilbao
Bilbao
Jusqu'au 27 février 2022
guggenheim-bilbao.eus

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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