Bob Van der Auwera avec Stan Hensen

Vincent Baudoux
26 novembre 2020

Le sculpteur Bob Van der Auwera est à l’origine de cette magnifique exposition en duo présentée par la Galerie Albert Dumont, où l’élève formé par Stan Hensen rend le plus bel hommage qui soit à son maître. La galerie est pour le moment fermée. Réouverture du 14 janvier au 14 février 2021.

L’étonnant défi de Bob Van der Auwera

La réussite d’une formation, comme de toute éducation, n’est-elle pas l’accomplissement d’une œuvre, indépendante, qui ne doit plus rien à celui qui en a guidé les premiers pas ? Sculpteur de renom à son tour, Bob Van der Auwera (1949) expose ici quelques-unes de ses œuvres récentes, en une manière de réactiver cette longue complicité qui n’a pris fin qu’avec le décès de Stan Hensen en 2010, après plus de quarante années de respect et d’amitié réciproques. La production sculptée de Bob Van der Auwera est principalement constituée d’acier oxydé, lourd, présent et épais, sombre aussi, à première vue fort éloigné des évanescences des peintures de Stan. La matérialité de l’un s’oppose aux subtilités optiques de l’autre. Cependant, malgré ce paradoxe, un dialogue de connivence s’établit entre les deux types de production.

Voir l’invisible

Bob Van der Auwera n’a de cesse de révéler le vide impalpable qui frémit entre la masse de ses structures. Comment voir l’invisible, le toucher du regard à défaut de la main ? Il faut arriver à percevoir ces œuvres comme un négatif en trois dimensions, ce qui demande un réel effort de concentration du spectateur. Une pratique difficile donc, qui utilise la matière pour raconter son inverse, une absence ! Il y a dans ces créations quelque chose du proverbe affirmant qu’il faut prêcher le faux si l’on souhaite connaître le vrai. D’autre part, si la proposition semble peu banale, elle est pourtant en phase (quoique sur un autre mode) avec nombre de préoccupations de chercheurs contemporains, dans certains domaines de la physique, par exemple. Voilà qui appellerait de longs développements, probablement trop fastidieux et indigestes à mener dans le cadre de cette courte présentation… Comment modeler le vide, le rendre présent, concrétiser sa nature, lui donner une épaisseur, en déterminer un volume qui s’oppose à un autre, bref, faire voir l’invisible ? Peu de sculpteurs ont osé s’aventurer jusque-là. Voilà un pari qui relève du défi audacieux, auquel pourrait s’appliquer la citation - revisitée - de Mark Twain : « C’était impossible, alors il l’a fait. » C’est pourtant la prouesse que Bob Van der Auwera assure au quotidien, avec beaucoup de réussite.

Les trois vies de Stan Hensen

Des sculptures de la première partie de vie de Stan Hensen (1923-2010), on retiendra qu’elles visent un compromis entre l’abstraction et la figuration, avec un penchant pour des formes iconographiques brutes, dites primitives, basées sur le corps humain. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il est appelé par l’enseignement. Superposant une seconde vie à sa carrière de sculpteur, il s’y distingue par la fougue que l’on reconnaît aux tailleurs de pierre. Chacun de ses étudiants garde de lui un souvenir fort de ses qualités d’enseignant, tant il a été soucieux de tirer le meilleur de chacune et chacun. Son langage, fleuri toujours, rude parfois, ne visait qu’une seule chose : oser, faire fi du qu’en dira-t-on autant que des conventions, ne pas craindre l’échec puisqu’il fait partie des apprentissages.

L’heure de la retraite arrivée, discrètement, il ajoute une troisième strate de vie, inattendue, le sculpteur borgne faisant désormais de la peinture son activité essentielle. Car, entre-temps, un éclat lui a crevé l’œil… Jamais Stan n’a souhaité s'appesantir sur le moment et les circonstances de l’accident : quel drame pour le sculpteur qui ne voit plus qu’en deux dimensions alors que l’espace tridimensionnel fonde sa manière de vivre ! Dans le silence, il se tourne vers la peinture, interroge les deux dimensions de la surface plane à partir de son handicap, avec cette obsession : comment faire de la blessure une force ?

Les ingrédients de la résilience

L’évolution millénaire a fait de l’appareil optique humain un formidable outil adapté à son environnement, notamment deux yeux afin de voir en relief et donc mieux évaluer le danger potentiel lié à la distance. Doté d’un seul œil désormais, Stan Hensen aborde en ses peintures la question des limites perceptives oculaires chez l’Homo sapiens. Faut-il rappeler que, dans des conditions optimales, l’œil de l’animal humain est capable de distinguer jusqu’à un demi-million de nuances de toutes natures (sachant que c’est aussi une affaire culturelle et d’adaptation : les peuples d’Amazonie nomment des centaines de nuances de verts là où nous n’en voyons que quelques-unes) ? Ce n’est donc pas par hasard si notre peintre affectionne les tons sur tons, c’est-à-dire la mise en présence de teintes proches, par exemple un bleu tirant vers le vert, jouxtant ce même bleu tirant vers le rouge. Seconde variable, une même teinte se module par sa densité (l’équivalent de la quantité de pigment), modifiant ainsi sa concentration, appelée saturation. Enfin, deux teintes aussi opposées soient-elles (un rouge et un vert, par exemple) peuvent être d’intensité lumineuse égale, faisant que dans la pénombre elles se confondent alors aussi sûrement que la nuit tous les chats sont gris. L’œil perçoit difficilement les angles les plus réduits, nous en faisons l’expérience quand se pose la question de savoir si ce cadre est vraiment d’aplomb. Donc, Stan Hensen introduit de légers croisillons, troublions de la perception claire, dans le format carré et stable de ses peintures. Sans compter d’autres subtilités, comme d’infimes nuances colorées à l’intérieur d’une surface à première vue uniforme. Evoquons encore le positionnement et les contrastes simultanés qui complexifient la donne, et les questions quantitatives, un décimètre carré de rouge étant plus rouge qu’un centimètre carré, comme le constatait déjà Henri Matisse.

Deux, c’est trois

Ces peintures sont donc bien plus complexes que laisse à penser l’utilisation quasi exclusive de lignes et surfaces régies par des angles (presque) droits. La mise en présence de quelques variations minimes produit une énergie faisant de ces tableaux des champs vibratoires. Mais peu importe, compte ici le fait que l’artiste réalise des oscillations spatiales propres à la sculpture, qui s’ancrent dans un support à deux dimensions… inventant ainsi pour leur auteur une prothèse oculaire qui atténue peu ou prou la cruauté du destin qui l’a frappé jadis. Les deux dimensions de la surface rejoignent les trois dimensions de la sculpture, enfin, en des peintures mobiles et immobiles, planes et volumétriques à la fois.

Bob Van der Auwera, sculptures / Stan Hensen, peintures
Galerie Albert Dumont
rue Léon Lepage, 43
1000 Bruxelles
Nouvelles dates : du 14 janvier au 14 février 
2021
Du jeudi au dimanche de 13h30 à 19h
www.galeriedumont.be

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.