Les visions fluides de Stephan Balleux et Eva L'Hoest

Gilles Bechet
23 octobre 2021

Le Botanique présente les peintures de Stephan Balleux et la création numérique d'Eva L'Hoest, dans un fascinant jeu avec les apparences et les perceptions.

Les peintures de Stephan Balleux nous plongent dans un tourbillon de matière. Vivante, minérale ou végétale, qu'importe. Quel que soit le sujet qu'il aborde, la touche picturale virtuose qui le caractérise semble saisir la matière de l'intérieur comme remuée sous la surface par un flux constant. L'exposition qu'il présente cet automne au Botanique est une des têtes de pont bruxelloises de la Triennale de Louvain-la-Neuve, qui a choisi cette année le thème de la fluidité et du magma dans lequel l'artiste se coule avec naturel. Toutes les toiles présentées ont été peintes pour l'exposition. A première vue, les sujets semblent hétéroclites, comme des images glanées deci delà. Les peintures sans titre sont de fait inspirées d'images extraites de publications diverses. Ici un oiseau, là un portrait diffracté et combiné de Vincent Van Gogh, une cascade bouillonnante ou, plus loin encore, un amas de viscères et de larves sous une lumière de discothèque. Sa touche, nourrie des maîtres anciens, est réaliste. Pour mieux nous tromper. L'oiseau bariolé qu'il nous montre flotte juste au-dessus de la branche où il aurait dû se poser, sans que cela nous choque. Le lien entre toutes ses toiles relève de la touche picturale qui nous fait sentir intimement l'unicité du monde qui nous entoure. Si l'on revient aux atomes qui les composent, qu'est-ce qui différencie un perroquet d'une chute d'eau ou d'un nid de frelons ?


Une expérience des sens

Si Stephan Balleux a laissé derrière lui les blobs qui l'ont fait connaître, il reste toujours, tel un alchimiste, attiré par la transformation de la matière et les forces qui y sont en œuvre. Il y ajoute ici l'audace des couleurs. Déjà présentes dans ses toiles où il s'inspire des paysages anciens, elles se parent dans cette série de teintes presque électriques comme un light show braqué sur le chevalet ou la table de dissection. Toute sa peinture est traversée d'une jubilation à poser la couleur pour créer des faux-semblants. Finalement, le sujet n'est rien d'autre qu'un leurre pour amener le spectateur au cœur de la matière autant qu'un prétexte à peinture.

Dans cette exposition, voulue comme une expérience des sens, le peintre n'est pas tout seul. Il s'est associé avec le plasticien sonore Porz An Park pour créer une symbiose entre leurs deux médiums privilégiant ce qui se passe entre les œuvres, entre les visiteurs et l'œuvre. Le dispositif repose sur sept plaques d'aluminium peintes en noir suspendues au centre de l'espace pour offrir des surfaces de rebond au son monophonique diffusé dans la salle. Les toiles de Balleux sont pour la plupart accrochées sur la galerie à l'étage. De là-haut, on laisse le son venir à soi, un son indéfini, mouvant et fuyant. Tel l'écho d'un regard qui glisse et rebondit de toile en toile pour décoder un univers faussement familier.


Paysages fantasmatiques

Dans la petite salle de la galerie, Eva L'Hoest présente une pièce vidéo numérique, envoûtante et méditative. Réalisée pour la Biennale de Riga 2020, l'œuvre s'inspire des mythes et légendes liées à la rivière Daugava pour plonger dans les eaux du barrage surplombant la capitale lettone. Créées à partir d'une modélisation 3D et d'images photographiques reconstituées, les séquences du film émergent comme des réminiscences de souvenirs engloutis au fond de la mémoire ou comme des mirages qui font apparaître une prairie ondoyante sur l'étendue liquide. Sous la surface, on découvre un monde étrange de sculptures liquides où les ruines des villages submergés se confondent avec les fonds marins pour dessiner des paysages fantasmatiques. Semblables aux dépouilles d'un Pompéi aquatique, des corps apparaissent figés dans leurs occupations interrompues par les flots. On perd la notion d'échelle entre le lointain et le proche, le temps des légendes et le présent. Certaines parties de l'image paraissent inachevées, telles des barbelés numériques protégeant une réalité en construction. Le titre de l'œuvre, The Inmost Cell, trace un parallèle entre la cellule originelle de la vie et celle de la création informatique.

L'artiste propose également quelques sculptures où des gravures en 3D, aussi délicates que des filets de fumée, sont emprisonnées dans des blocs de cristal.

 

Bounce
Stephan Balleux- Porz An Park
The Inmost Cell
Eva L'Hoest
Botanique
236 rue Royale
1210 Bruxelles
Jusqu'au 21 novembre
Du mercredi au dimanche de 12h à 20h
www.botanique.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.