Les missiles ironiques de Margaret Harrison

Gilles Bechet
13 mars 2021

Le BPS22 accueille une rétrospective de l'artiste britannique Margaret Harrison. Plus de trente ans de dessins, peintures et actions pour questionner l'image et la place de la femme dans notre société.

C'est dans le swinging London de la fin des sixties que Margaret Harrison a montré ses premières œuvres. Engagées, féministes ironiques, elles n'ont rien perdu de leur pertinence. Une pin-up en bas résille dans un sandwich, vous en reprenez ? En brouillant l'image de la femme-objet sexualisée avec la nourriture de fast-food, l'artiste britannique questionne la marchandisation de la femme. Batman en robe à volants, corset et hauts talons, il a fière allure, le superhéros superviril. Mais c'est un autre dessin qui vaudra à l'artiste la fermeture de son exposition au lendemain de son inauguration, le dessin de Hugh Hefner, patron de l'empire Playboy, habillé dans la même tenue sexy que les bunnies de ses clubs. On peut jouer avec l'image de la féminité, pas avec celle de la masculinité.


Présence festive et pacifique

Membre d'un groupe de femmes artistes et activistes, Margaret Harrison était et est toujours persuadée que l'art peut changer la société si on va à la rencontre des gens. Le menu de cette rétrospective consacrée à l'artiste britannique, initialement montée au Frac Lorraine, met en évidence la diversité des approches et des talents de Harrison. Aux dessins satyriques qu'elle pratique avec intermittence, on trouve un travail quasi documentaire sur le travail à domicile, la prostitution cachée ou la violence domestique. Aquarelle, peintures et collages jouent avec les codes de représentation de l'image pour mieux soutenir des témoignages sur ce que subissent les femmes dans leur quotidien. Le titre de l'expo fait référence à l'action de milliers de femmes qui, à partir de 1982, ont campé aux abords de la base militaire de Greenham où étaient entreposés, jusqu'en 2000, des missiles nucléaires. Interdites sur le site, les femmes ont imposé leur présence festive et pacifique. Margaret Harrison a participé à ce siège qu'elle a par la suite transposé dans une installation-accumulation. Des peluches, des bottes en caoutchouc et des casseroles, vestiges d'une présence uniquement féminine comme une protestation muette aux armes de destruction massive, et un grand miroir pour happer le spectateur et l'inviter à se regarder pour qu'il se demande en quoi cela le concerne.


L'artiste est indissociable de l'activiste

Dans une autre série d'aquarelles, Margaret Harrison inverse la représentation colonialiste et raciste de l'Olympia d'Edouard Manet en couchant une femme noire et nue sur le divan pour faire de la domestique habillée au second plan une femme blanche. Pour pimenter le tout, elle s'amuse à y glisser des « people » d'hier et d'aujourd'hui. Hattie McDaniel et Vivien Leigh, le duo féminin d'Autant en emporte le vent, ou Michelle Obama et Marilyn Monroe. Ceux qui ont grincé des dents au décloisonnement racisé des rôles dans La Chronique des Bridgerton apprécieront. Chez Margaret Harrison, l'artiste est indissociable de l'activiste et de la documentariste. Rien de plus banal qu'un marteau, une bouilloire ou un téléphone. Dans Beautiful Ugly Violence, ils sont posés sur un écrin de soie, ils esthétisent les instruments d'une violence largement invisible. Elle a accompagné ces peintures d'extraits de témoignages fournis par des détenus amenés à s'interroger sur leurs actes de violence dans le cadre d' un programme de réinsertion.


Passés sous les radars

A la charnière des années 1970 et 1980, le mythique magazine Soldes Fins de séries embrassait sur grand format la mode, la musique, la BD et les sujets de société avec un ton arty, sophistiqué et décalé. Peu avant de fonder le magazine, trois des membres de cette fine équipe, les Namurois Marc Borgers, Jean-Louis Sbille et Anne Frère, s'étaient associés au sein de Ruptz, le secret le mieux gardé de l'avant-garde belge francophone. L'existence météorique du collectif n'a même pas atteint deux ans. Ils se sont distingués par des actions de performance à bien des égards prémonitoires. Du body art à l'art vidéo en passant par la remise en question de l'œuvre imprimée, ils ont produit avec une constante économie de moyens un corpus innovant et radical. Passés sous les radars, Ruptz a bien failli disparaître du paysage artistique postmoderne de Belgique, mais c'était sans compter l'obstination et la patience de Pierre-Olivier Rollin qui a traqué les dernières traces des actions de trois Namurois pour ensuite les accueillir dans les collections de BPS22.

 

Margaret Harrison
Danser sur des missiles
Ruptz
Des fous qui seront des classiques
jusqu’au 23 mai 2021

BPS22
22 Boulevard Solvay
6000 Charleroi
Du mardi au dimanche de 11 à 19h
www.bps22.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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