Trois réponses pour une question

Vincent Baudoux
04 janvier 2020

La scène se passe il y a plus d’un siècle au salon des technologies aéronautiques à Paris en 1912, lorsque Marcel Duchamp apostrophe ses amis Constantin Brancusi et Fernand Léger : "La peinture est morte. Qui pourrait faire mieux que cette hélice ? Dis-moi, tu en serais capable, toi ?" De ce même constat, les trois jeunes artistes vont tirer des conclusions différentes, et bâtir trois œuvres qu’apparemment tout oppose. 

Comment l’art peut-il répondre aux défis de l’industrie ? Dès 1913, Marcel Duchamp propose Roue de bicyclette, objet industriel, sans âme, impersonnel, acheté au bazar du coin, neuf, exposé tel quel, sans la moindre retouche, son premier ready-made. Son seul mérite est d’avoir été prélevé par l’artiste qui, en l’exposant dans un lieu consacré à l’art, lui confère le statut d’œuvre. Je suis artiste, c’est dans un lieu dédié à l’art... donc c’est de l’art. Si la démarche est radicale tout autant que logique, il ne faut jamais oublier que l’intellectuel Marcel Duchamp a longtemps hésité entre une carrière d’humoriste (et si une bonne partie de son œuvre n’était qu’une pratique de l’humour provocateur, voire un canular ?) et celle d’un froid champion du jeu d’échecs au cerveau aussi peu romantique qu’un ordinateur. 

Fernand Léger est brancardier dans les tranchées lors de la Première Guerre mondiale. Cela l’émeut pourtant moins que la culasse d’un canon de calibre 75 en plein soleil, magie de lumière sur le métal blanc qui, dit-il, lui apprend davantage que tous les musées du monde. Pour Fernand Léger, la figure humaine équivaut désormais à des charpentes en construction, des clés ou des vélos ! L’être humain est un rouage, qui fonctionne, ou pas, sans le moindre émoi. Il faut que ça tourne, comme une hélice, comme un moteur. Plein de bon sens, ce Normand fils d’éleveur de bestiaux élabore une œuvre peinte capable de rivaliser avec le monde tonitruant, nouveau, qui invente les affiches, les sigles, les logos, les signaux routiers, la lumière électrique, les locomotives, les tanks et les avions. 

Sixième fils d’une famille de paysans pauvres issue d’une lointaine province de l’Empire ottoman, mais imprégné de vie chrétienne orthodoxe, ne connaissant que la tradition d’artisanat populaire basée sur le bois, Constantin Brancusi est le fruit d’un tout autre environnement culturel. Avec un tel background, il serait malvenu de lui demander de porter un regard désabusé sur l’idée de progrès. En 1903, attiré comme un papillon par les paillettes de la civilisation, il n’hésite pas à quitter sa Roumanie natale... à pied - dit la légende qu'il s'est construite, vers la Ville lumière, Paris. Titillé par la remarque de Marcel Duchamp, Brancusi tentera le restant de sa vie de coupler la beauté sublime du design aéronautique avec la figure humaine ou, plus fondamentalement, la figuration. Tournant résolument le dos au monde rugueux de sa jeunesse, ses propositions seront comme dématérialisées, brillantes et polies, éthérées, affirmation d’un monde lisse résultant de la fluidité de l’hélice qui brasse l’air. "Je n’ai cherché toute ma vie que l’essence du vol", dit-il. Pour tout ceci, Brancusi sera sculpteur. L’air, certes, mais couplé à la forme enfantée par les temps les plus élémentaires qui soient : L’œuf. Voici pour Brancusi l’objet et la forme parfaite, vivante, concrète, image humaniste, accomplissement technologique et stylistique. Si le sculpteur l’étire, ce sera L’oiseau dans l’espaceLe Phoque ou Le Poisson. S'il la modifie de manière minime, ce sera Le Nouveau-né. S'il ajoute ou retranche l’un ou l’autre signe reconnaissable de l’anatomie, cela devient Mademoiselle Pogany ou La Muse endormie. S'il la détend comme mille ressorts, il donne naissance à la série des Colonnes sans fin, etc. Comme dans les simulations réalisées par ordinateur, la même forme de base, ici ovoïde, peut, par de légères inflexions, devenir des millions de possibles, divergeant les uns des autres. Comme dans les laboratoires où l’on cherche à comprendre les secrets de la vie par manipulations génétiques, modifiant sur la double hélice d’un ADN un gène ici ou là, Brancusi passe sa vie à voir comment une minime intervention donne naissance au bout du compte à des organisations bien distinctes. 

Le socle

Parce qu’elle est aérienne, une telle œuvre ne peut se présenter à même le sol. Comment l’isoler de celui-ci ? Pour que ses qualités soient mises en avant, chaque sculpture souhaite un soubassement qui la mette en valeur, une sorte de pavois. Brancusi travaille de manière individuelle, en fonction des spécificités de la proposition, souvent en apportant à la fois un élément de rappel et un élément de contraste. Comme dans Danaïde, où la pierre brute, poreuse, mate, s’oppose à la brillance du cuivre poli. De même, L’oiseau dans l’espace se plante dans un double socle jusqu’à devenir une longue flamme issue d’un bougeoir inspiré de ses formes. Chaque base dialogue ainsi avec sa sculpture, par sa forme, sa masse, son galbe, sa hauteur, sa texture, sa couleur, son épaisseur, son grain, etc. Ceci jusqu’à ne plus faire qu’un ensemble, un couple où chacun des termes semble fait pour l’autre, alliance des points de convergence et de divergence. Les limites minimales d’un tel duo étant les multiples Colonnes sans fin que l’on pourrait considérer comme l’empilement (théoriquement infini) d’un socle sur lui-même, se dressant vers les cieux jusqu’à perte de vue (merveilleux paradoxes que ces colonnes, un socle - par définition chevillé à la terre - qui se déploie jusqu’au ciel !). L’interactivité entre la sculpture et sa base va si loin qu’il ne serait pas sot de s’intéresser désormais aux seuls supports, piédestaux, acrotères, scabellons, piédouches... ces accessoires qui plus tard, après Brancusi, deviendront un travail et une œuvre en soi, indépendamment de leur utilité fonctionnelle primaire. L’art est un vaste processus d’évolution, qui s’adapte sans cesse à l’environnement culturel et social, et dont chaque auteur, créateur, invente son propre maillon dans la chaîne.

Brancusi - Sublimation of form
Bozar
23, rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Prolongation jusqu'au 2 février
Du mardi au dimanche de 10h à 18h 
Le jeudi de 10h à 21h
www.bozar.be

europalia.eu

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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