Brancusi ouvre Europalia Romania

Muriel de Crayencour
08 octobre 2019

L'exposition Brancusi vient de s'ouvrir à Bozar. C'est la première rétrospective de cet artiste majeur du XXe siècle en Belgique, 25 ans après celle de Beaubourg. Installé à Paris dès sa vingtaine, il fut respecté par ses contemporains roumains, y compris à l'époque communiste. Cette exposition majeure ouvre la saison d'Europalia Roumania, qui se poursuit jusque mi-janvier 2020.

La culture et la scène artistique roumaines restent très méconnues. L’image de la Roumanie auprès du grand public est un amalgame de Dracula, Ceausescu, de folklore et, depuis quelques années, d’un cinéma fort qui commence à s’imposer. Une image bien incomplète, marquée sans doute par des préjugés, mais découlant peut-être aussi de l’inaccessibilité des projets artistiques roumains. Europalia Romania a pour ambition de remédier à cette situation et de dresser un tableau actuel de la culture roumaine.

"Ce qui singularise la Roumanie, c’est son histoire, qui est une rencontre permanente entre l’Occident et l’Orient, détaille Dirk Vermaelen, directeur artistique d'Europalia. Tout commence en Dacie (500 av. J.-C. - 271 après J.-C.), région qui forme aujourd’hui le cœur de la République de Roumanie. Après avoir cultivé des contacts étroits avec les colonies grecques réparties sur les bords de la mer Noire, ses territoires sont conquis par les Romains au IIe siècle. Plus tard, les échanges s’établissent avec l’Empire byzantin ainsi qu’avec le monde orthodoxe et ses héritiers bulgares et serbes. L’influence de ces relations entretenues tant avec l’Orient que l’Occident reste très perceptible aujourd’hui. Cet enrichissement mutuel entre l’Orient et l’Occident est l’un des fils rouges de la programmation artistique d’Europalia Romania." Dirk Vermaelen s'attache à donner de la visibilité aux artistes contemporains et à établir des liens entre artistes actuels belges et roumains - entre autres par des résidences. La sélection s'est faite avec une longue prospection sur place depuis 2014. Perspectives (jusqu'au 12 janvier 2020) à Bozar présente une soixantaine d'artistes modernes et contemporains, à partir de la naissance de l'identité roumaine vers le milieu du XIXe siècle. Europalia fête ses 50 ans avec une programmation dense. On y retrouve les arts plastiques, du cinéma, de la danse, de la musique. 

En parallèle à Brancusi, la deuxième grande exposition du programme se déroule au Musée gallo-romain de Tongres. Dacia - Grandeurs de la Roumanie antique explore les premiers échanges de cette région, il y a environ 2000 ans, avec des pièces montrées pour la première fois en Belgique.

L'atelier de Brancusi à Paris

La visite de l'atelier de Brancusi sur l'esplanade du Centre Pompidou à Paris vous le confirme, Brancusi est un maître de la modernité. Il a réinventé la sculpture et jeté les bases d'une nouvelle grammaire de formes qui inspirent encore les artistes d'aujourd'hui. Un an avant sa mort, sachant que son atelier allait être détruit, Brancusi fait don de cet espace à la ville de Paris, avec obligation de le garder en l'état. Il fut donc reconstruit devant Beaubourg en tôles ondulées. Il dut être fermé début des années 1990 suite à des inondations. La structure présentait des failles et ne permettait pas de préserver les œuvres selon les normes en vigueur. Il fut demandé à Renzo Piano, l'architecte du Pompidou, de créer le pavillon actuel, ouvert en 1997. Le cœur du bâtiment respecte les dimensions des quatre espaces qu'occupait Brancusi. L'un était son atelier intime, deux servaient de salles d'expositions et le plus petit espace de réserve. On y voit aussi un espace intermédiaire où se trouvait la collection de disques de jazz et de musiques populaires roumaines de ce grand amateur de musique. Les œuvres installées dans l'atelier sont comme une installation. "Il y a une logique dans sa scénographie, et nous suivons cette logique pour installer les œuvres, Brancusi tenait beaucoup à ce que tout se lie, explique Doïna Lemny, ancienne conservatrice du lieu et commissaire de l’exposition de Bruxelles. Chaque fois que nous déplaçons les œuvres, nous nous appuyons sur les photos pour les installer." 

L'exposition

A Bruxelles, la scénographie est construite autour d'une vision intime de Brancusi. On entre, au travers de ses très nombreuses photographies et de films d'époque, dans l'ambiance de son atelier et dans le cercle de ses amis. Dès l'entrée, Constantin Brancusi (Hobita 1876 - Paris 1957) nous accueille de son regard perçant et rieur, via un court film. Il semble déjà nous interpeller. Serons-nous capable de comprendre l'extraordinaire modernité des formes qu'il a créées ?

Né dans la campagne roumaine profonde, Brancusi suivra des cours à l’École des Arts et Métiers de Craiova, puis à l’École des Beaux-Arts de Bucarest. En 1904, il arrive à Paris après un périple à travers l’Europe, afin d’y poursuivre sa formation. Désireux d'installer dès le début sa légende, il documente son périple - qu'il dit avoir fait à pied - par une série d'autoportraits à voir dans la première salle. 

La seconde salle présente les œuvres de jeunesse de l'artiste. Un marbre montrant un visage de femme endormie est mis en dialogue avec un marbre de Rodin. Brancusi fut quelques mois l'assistant du maître, qu'il quitta pour trouver sa voie. Cet échange est essentiel, il nous montre comment Brancusi simplifie déjà les formes, ne s'embarrassant plus de l'esthétique du visage.

Pièce majeure de l'exposition, La Muse endormie, ce visage marqué uniquement de l'arcade délicate d'un sourcil et l'arête du nez, est l'image iconique de Brancusi. Dans ce visage esquissé, tout est dit de la douceur, de l'abandon. "La Muse endormie s'abandonne et devient ainsi une muse. C'est l'essence d'une femme qui s'abandonne. Brancusi n'est pas dans l'abstraction. Il abstrait mais il y a toujours un appui et une liaison avec le réel", explique la commissaire.

Plus loin, L'Œuf, forme d'une redoutable simplicité, est posé sur un socle taillé dans une pierre douce. Brancusi travaille ses socles comme des sculptures. Ils sont d'ailleurs la prémonition de ses futures colonnes sans fin. Juste à côté, autre dialogue, celui entre Tête d'enfant endormi (1906-1907) - petit visage encore figuratif, posé sur une joue comme un fragment de sculpture antique - et Le Nouveau-né (avant 1923), forme oblongue marquée juste par une bouche et un trait sur le crâne, d'une simplicité bouleversante. Tout peut se dire en quelques traits, semble nous dire l'artiste. Cette association de deux formes est largement documentée par les photographies que Brancusi en fit et qu'on peut voir dans la même salle.

Une série de films montre des danseuses invitées dans l'atelier. Le mouvement passionne l'artiste, qui travaillera plusieurs décennies sur une autre forme, L'Oiseau, pour tenter d'en synthétiser son envol en une ou deux courbes en marbre ou bronze poli. 

Photographie et taille directe

Initié à la photographie par Man Ray, Brancusi va photographier ses œuvres, dans des scénographies travaillées qui racontent aussi quelles étaient ses intentions pour telle ou telle œuvre. A partir de ce moment, il refusera que d'autres photographient ses sculptures.

Dès 1907, moment charnière dans son œuvre, il décide de s’éloigner du travail d’après modèle et adopte la technique de la taille directe, renonçant largement au modelage. C’est à partir de cette période que Brancusi commence à réaliser ses sculptures en séries, travaillant et retravaillant plusieurs thèmes de manière concomitante, les faisant évoluer sur des périodes s’étalant sur plusieurs (dizaines) d’années, jusqu’à l’obtention d’un résultat suffisamment dégagé du superflu, capable d’exprimer "des choses réelles qui ne soient pas la carcasse de ce que nous voyons, mais ce qu’elle nous cache." C'est le cas du Baiser, forme à laquelle il travaille pendant 40 ans, développant de nombreuses versions. C'est la pièce qui marque sa rupture avec Rodin. Le Baiser de Rodin montre l'esthétique des corps, Brancusi en fait un signe d'une grande simplicité, l'essence de cette fusion entre deux êtres. Il utilise aussi cette forme comme signature dans sa correspondance amoureuse. 

"En 1926, quelques œuvres sont envoyées aux Etats-Unis pour une expo organisée par Duchamp. Ses pièces sont arrêtées à la douane parce que pas considérées comme des sculptures. L'artiste fera un procès, qu'il gagnera, et la loi - ainsi que la définition de l'art dans cette loi - changera," raconte encore la commissaire, friande d'anecdotes qui en disent long sur le parcours de l'artiste. 

Brancusi, la sublimation des formes, exposition très construite, nous fait entrer dans l'audace et la modernité de cet artiste iconique. En poussant la simplification des formes jusqu'à l'extrême bord de l'abstraction, il offre à voir des œuvres qui parlent de l'essence des choses. Cette sublimation se fait en utilisant différents matériaux classiques à la présence intense : marbre, bronze, bois. Cette rencontre entre une idée retravaillée, affinée, transcendée encore et encore et ces matériaux nourrit la forme et lui donne cette beauté à la fois intemporelle et profondément moderne, qui émeut encore aujourd'hui. C'est l'exposition de l'automne à ne pas manquer !

Brancusi - Sublimation of form
Bozar
23, rue Ravenstein
1000 Bruxelles
Jusqu'au 12 janvier 2020
Du mardi au dimanche de 10h à 18h 
Le jeudi de 10h à 21h
www.bozar.be

europalia.eu

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.