Brognon Rollin, passeurs de vies

Gilles Bechet
20 août 2020

Le duo Brognon Rollin s’expose au MAC / VAL de Vitry-sur-Seine pour une superbe première exposition monographique qui offre un regard poétique et contemplatif sur d’autres vies.

On entre dans l’exposition de Brognon Rollin comme on glisse dans une autre réalité fantomatique, tamisée. Murs gris perle d’où émergent des cartels aux grandes lettres luminescentes. Une pénombre qui rend encore plus tranchant le pinceau d’une poursuite lumineuse qui effleure les murs, révélant des œuvres et rythmant l’espace et le temps.

Multiplicité de médiums

Le Belge David Brognon et la Luxembourgeoise Stéphanie Rollin travaillent ensemble depuis 2006. L’exposition proposée dans ce vaste musée aux portes de Paris est la première monographie du duo réunissant des œuvres récentes et de nouvelles productions. On y trouve des installations, sculptures, photos, vidéos et une performance. Une multiplicité des médiums qui sert la cohérence de l’ensemble. Comme le suggère le beau titre emprunté à Borgès, les différentes pièces s’attachent à ce qui participe à la perception du temps, une réalité fuyante et multiple vécue dans l’absence et l’enfermement, qu’il soit physique, géographique ou mental. Brognon et Rollin se définissent comme des artistes engagés. Pas dans un message politique mais dans le social et dans l’humain. La plupart de leurs œuvres émerge d’une lente maturation sur le terrain, de la rencontre avec des gens et des lieux. On pourrait dire que leur travail est conceptuel et minimal, mais ce serait rater l’essentiel, car ce qu’ils recherchent, c’est faire émerger l’expression poétique la plus juste des expériences humaines qu’ils rencontrent. L’installation lumineuse qui balaye l’espace de la salle d’exposition calque ses mouvements sur Le bracelet de Sophia. Ou plus exactement sur les données GPS qui enregistrent les déplacements d’une détenue dans sa cellule. De l’enfermement physique à l’expression lumineuse du temps qui passe. « Si, à la fin d’une œuvre conceptuelle, les gens avec qui on a travaillé arrivent à la raconter mieux que nous, on a gagné. », relève Stéphanie Rollin. De nombreux spectateurs belges reconnaîtront sans doute la sculpture placée au centre de l’espace et qui fait résonner son glas métallique à chaque tour de son monumental tourniquet sans fin. Il s’agit de Résilients, la pièce coproduite par le BPS22 et réalisée en collaboration avec les ouvriers de Caterpillar après la fermeture de leur usine de Gosselies.

Une autre mesure du temps

L’exposition peut aussi se voir comme un carnet de voyages et d’expériences qui puisent dans des réalités à chaque fois différentes. A Jérusalem pour s’inscrire dans les pas d’un travailleur palestinien qui redescend, depuis le Saint-Sépulchre, la lourde croix de bois louée aux touristes, sur l’île de Tatihou en Normandie ou de Gorée au Sénégal pour décalquer au centimètre près le contour de la côte. Entre la métaphore et son expression concrète, cette subtile décalque qui s’inscrit sur des milliers de feuillets méticuleusement pliés acquiert une dimension poétique. En disruptant la froideur clinique d’un guéridon en inox, inspiré par ceux que l’on utilise dans un centre d’injection de drogues, par un objet intrus, une toile d’araignée en chaînettes dorée, des pierre de jais ou un miroir noir, Brognon Rollin réécrivent une autre mesure du temps et de l’attente. Le temps, il en est encore question dans l’étonnante installation 24 h Silence où un jukebox vintage offre à l’écoute des enregistrements de minutes de silence partout dans le monde. Un silence qui n’est jamais absolu, puisque interrompu par des toussotements, un avion qui passe ou le tambourinement de la pluie. Dans son travail épuré et contemplatif décanté sur chaque pièce avec une constante diversité d’approche, le duo plonge dans des expériences de vie pour nous emmener dans une réalité changeante en dehors du temps, entre le réel et l’imaginaire.

 

Brognon Rollin
L’avant-dernière version de la réalité
MAC / VAL
94400 Vitry-sur-Seine
France
Jusqu’au 31 janvier 2021
www.macval.fr

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.