Broodthaers, des signes et des lettres

Gilles Bechet
20 octobre 2021

Le Wiels présente pour la première fois un ensemble exhaustif des plaques que Marcel Broodthaers réalisa entre 1968 et 1972. Un terrain d'expression singulier pavé de mots et d'images.

Entre 1968 et 1972, Marcel Broodthaers s'est lancé dans la réalisation de plaques en plastique thermoformées, une production singulière tenue à l'époque comme mineure parce que jugée trop commerciale. Rétrospectivement, c'est pourtant la partie de son œuvre à laquelle il a consacré le plus de temps. Aujourd'hui, le Wiels a la bonne idée de rassembler dans un cadre muséal et pour la première fois 120 pièces de cette série permettant ainsi de les aborder comme un tout. Curatée par Charlotte Frilling et Dirk Snauwaert, cette exposition est la partie visible d'une recherche approfondie qui a amené la curatrice à récupérer des plaques, parfois reléguées dans un placard ou sous un canapé.


Terrain d'expérimentation

C'était l'époque où il lançait sa série de happenings et d'installations consacrées à son Musée d'Art moderne, Département des Aigles, son musée privé dont il était à la fois l'artiste, le directeur, le gardien et parfois le visiteur solitaire. Les plaques thermoformées en étaient le volet signalétique en même temps qu'ils offraient à l'artiste un terrain d'expérimentation sur l'association du mot et de l'image autant qu'une réflexion sur la communication visuelle du musée au fil des questions et des thématiques.
Inconditionnel de Mallarmé et de sa poésie associative, Marcel Broodthaers a commencé sa carrière artistique en publiant des poèmes. Réunir le langage des formes à celui des mots tenait pour lui d'une évidence. L'ensemble des 36 plaques ou motifs se révèle d'une grande diversité. Certaines jouant sur l'effet visuel ou décoratif, tandis que d'autres travaillent un concept, le sens des mots, la lettre et l'allitération dans des poèmes images. Placées d'emblée sous le signe du multiple, les plaques présentent de subtiles variations entre les tirages, que ce soit en positif/négatif, dans les couleurs ou même dans les éléments qui les composent. Dépassant rarement les sept exemplaires, cette production reste de l'ordre de l'artisanat et offre un grain de sable ironique dans la machine de la sérialisation et de la standardisation.


Multiples références

Les premières plaques sont antérieures à son cher musée, et font référence à l'académie, autre lieu de savoir et de culture. Le musée se décline, section par section, au gré de ses implantations successives à Bruxelles, Anvers et Düsseldorf. Magritte, figure tutélaire de Broodthaers, est présent à travers la figure de la pipe ou une plaque de rue à son effigie. Ailleurs, l'artiste joue avec le temps, les portées musicales ou le drapeau noir, ou même avec le vide, au gré de ses poèmes industriels, comme il a baptisé ses créations.

Si certaines plaques sont désormais un peu jaunies, elles n'ont rien perdu de leur efficacité visuelle et poétique. Leur grande force, c'est de permettre plusieurs niveaux de lecture suivant qu'on les considère sous l'angle graphique, littéraire ou en décodant le jeu de piste des multiples références et d'autoréferences.

Sur des lutrins imaginés par Richard Venlet, une sélection de lettres ouvertes apporte un contrepoint passionnant sur cette époque de création chez Broodthaers. Cette correspondance jamais envoyée était souvent distribuée au public à l'occasion des actions de l'artiste. Adressés aux décideurs culturels ou politiques, voire à d'autres artistes, ces pamphlets développent une réflexion souvent caustique, parfois désabusée sur l'état de la culture ou sur les énigmes de la création.

 

Marcel Broodthaers
Poèmes industriels, lettres ouvertes
Wiels
354 avenue Van Volxem
1190 Bruxelles
Jusqu’au 9 janvier 2022
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
www.wiels.org

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.