Bruegel se révèle en noir et blanc à la KBR

Gilles Bechet
23 novembre 2019

La KBR a sorti de ses réserves une exceptionnelle collection de dessins et gravures de Pieter Bruegel. Une technique au sommet de son art et une plongée dans un XVIe siècle aussi familier qu’étrange.

On connaît tous Pieter Bruegel. Et on l’imagine souvent en couleurs et en peinture. Au XVIe siècle, ce sont pourtant ses estampes qui ont fait sa notoriété et qui, plus tard, ont aussi contribué à le sortir du relatif anonymat où il a été relégué jusqu’au début du 20e siècle. Année Bruegel oblige, la KBR a sorti de ses réserves sa collection complète d’estampes de l’artiste et nous offre une occasion rare de les admirer avant de les renvoyer pour de nombreuses années dans des tiroirs, à l’abri de la lumière. Le parcours commence par une mise en situation et la présentation des principaux protagonistes, à savoir Hiëronymus Cock et son épouse Volcxken Diericx à la tête de la maison d’édition Aux Quatre Vents, qui a imprimé et diffusé de nombreux dessins du maître flamand. A l’époque, les estampes offraient une réponse rapide et légère à la demande croissante pour l'œuvre de Bruegel et de ses contemporains. Le noir et blanc permet évidemment d’admirer la précision hallucinante et l’imagination foisonnante du dessin de Bruegel. Alliant détachement et rigueur scientifique, l’exposition passe dans l’atelier du graveur pour montrer les outils utilisés, du dessin à la gravure, et même les parfums qui embaumaient l’atmosphère de travail à différents moments, de l’huile de lin à l’urine (utilisée pour nettoyer les dessins) ou au charbon. On nous montre aussi comment les technologies de pointe - rayons X et infrarouges - ont permis de déshabiller les gravures de Bruegel et révéler que le maître pouvait dessiner quasiment sans ratures ni repentirs. Ce qui pose une belle énigme.

Les détails de la vie quotidienne

L’exposition se poursuit à l’étage, dans les salons du Palais de Charles de Lorraine récemment restaurés, auxquels on accède par le majestueux grand escalier. Il y a d’abord les paysages que Bruegel avait ramenés de ses voyages en Italie ou autour de Bruxelles. Avec ses ciels tourmentés, ses arbres presque dotés de vie et ses paysans à la tâche, les paysages deviennent personnages qui élargissent l’horizon à une époque où il n’y avait pas de cartes postales. Avant Bruegel, il y avait Jérôme Bosch, qui a profondément marqué l’imaginaire postmédiéval par ses visions hallucinées. Bruegel fut prié de s’en inspirer, ce qu’il fit avec un incontestable talent, qui éclate dans ses séries des Sept péchés capitaux. Quand il s’inspire du Nouveau Testament ou de proverbes, le dessin se fait narratif ou moralisateur. S’il est impossible de se mettre dans la tête du public de l’époque, (ces gravures faisaient-elles sourire, terrorisaient-elles, ou les deux ?), on peut se perdre dans tous les détails de la vie quotidienne qui fourmillent à chaque coin de la composition. Bruegel le citadin nous balade encore dans les campagnes et au cœur des fêtes de village. Plus étonnant, les dessins représentant avec une grande précision les bateaux qui partaient du port d’Anvers pour naviguer jusqu’aux confins de l’océan. Comme les posters d’avions ou de voitures de sport aujourd’hui, c’est à la fois une invitation au voyage et un hommage à la technique et la dextérité des constructeurs navals et des marins. Le parcours se termine par une courte section sur l’influence directe ou indirecte de Bruegel sur les artistes de ses contemporains et ses successeurs. Et jusqu’à aujourd’hui avec la réinterprétation de la Luxure par le street artist britannique Phlegm. Le temps n’existe plus.

Bruegel en noir et blanc
KBR
Mont des Arts
1000 Bruxelles
jusqu’au 16 février 2020
Tous les jours de 11h à 19h
Fermé le 25 déc. et 1er janv.
www.kbr.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.