A propos de la sensualité

Muriel de Crayencour
11 novembre 2021

L'exposition Caress the Earth à voir en ce moment chez Aboriginal Signature met l'accent sur un aspect particulier des peintures aborigènes plutôt que sur une communauté en particulier. 

Caress the Earth (Caresser la terre) montre tout d'abord l'étonnante vision du haut (comme un drone) que les aborigènes ont de leurs terres et sur la sensualité de leurs peintures. Tous ces artistes travaillent avec une toile posée sur le sol et s'agenouillent au bord de cette toile, voire marchent dessus. Ils peignent, nous vous en avons déjà souvent parlé, leurs territoires, la mémoire transmise qu'ils en ont, avec de nombreux détails topographiques : les trous d'eau, les chemins. Cette carte à la fois réelle, archaïque, essentielle et poétique, ils l'ont dans la tête et le cœur. Comme un grand plan vu de haut. Etonnant, n'est-ce pas, que ce savoir, cette mémoire ?

Ensuite, dans leur travail d'artiste, vient la manière de rendre compte de ces territoires, de la patte, du rendu, de la technique... et c'est là que naît la sensualité. A l'origine, les aborigènes traçaient la carte du territoire dans le sable rouge du bush, à l'aide d'un fin bâton. La plupart des artistes aujourd'hui continuent à utiliser le bâton qui, trempé dans la couleur, trace une goutte ou un trait de couleur qui s'écoule. Ainsi, les points si caractéristiques de nombreuses œuvres. Ce bâton - ou, parfois, un peigne fait de plusieurs bâtons - sert aussi à gratter la matière pour, en enlevant la couleur, marquer la surface. Couleur étendue par petits gestes réguliers, délicats retraits de la couleur encore fraîche... quelle délicatesse !

Voyez le spectaculaire grand format de près de trois mètres de Pepai Jangala Carroll, traversé d'un sentier noir, sillonnant comme un serpent : ses tons crémeux et soyeux, la peinture grattée faisant comme des champs d'herbes. Voyez la douce houle bleue faite de mille points de Rachael Mipantjiti Lionel ou celle sablonneuse d'Alison Lionel.

Mais aussi les étonnantes représentations de Pantu, le Lac salé, de Janice Stanley : comme une peau, la surface de la toile raconte la surface de la terre et de l'eau salée, comme une caresse. Ou les deux œuvres très colorées d'Elizabeth Dunn qui déploie douceur et jubilation, deux spécificités de la sensualité, n'est-ce pas ? 

La galerie montre aussi pour la première fois des céramiques, principalement des vases en terre chamottée, émaillés, qui reprennent des motifs traditionnels. Ce n'est pas une technique ancestrale aborigène, mais ces objets résonnent avec beaucoup d'élégance avec les grandes peintures.

Une nouvelle fois, c'est une exposition à voir, autant pour la médiation passionnée du galeriste, Bertrand Estrangin, que pour l'enchantement des couleurs.

Caress the Earth
Aboriginal Signature
101 rue Jules Biesme
1081 Bruxelles
Jusqu’au 20 novembre 
Du mardi au dimanche de 11h à 19h
(sur RDV uniquement)
www.aboriginalsignature.com

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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