Carte blanche contre le Musée du Chat

Denis De Rudder, artiste et professeur de dessin à La Cambre et Sandrine Morgante, artiste et conférencière à La Cambre demandent l'abandon du projet du Musée Le Chat en adressant une lettre ouverte à Rudi Vervoort et lancent une pétition en ligne, dans le cadre du projet de Philippe Geluck et de l'obtention du permis pour la construction du bâtiment de ce futur musée.

 

Monsieur le Ministre-Président,


Nous sommes des Bruxellois profondément attachés à la vie culturelle de notre ville et pour la
plupart d’entre nous, des acteurs du monde de l’art.
Nous tenons à vous faire part de nos sentiments d’incompréhension et d’inquiétude, voire de
consternation et de révolte, face au projet du Musée du Chat qui vise essentiellement à la promotion
de l’œuvre de Philippe Geluck et dont la presse s’est fait l’écho ces derniers jours. Monsieur Pascal
Smet, secrétaire d’État dans votre gouvernement, s’est d’ailleurs félicité, sur les réseaux sociaux, de
la délivrance d’un permis d’urbanisme aux porteurs de ce projet censé selon lui « rendre attractif
Bruxelles et son centre ville 
».


Certes l’initiative relève du secteur privé. Il n’empêche, l’implication des pouvoirs publics est
évidente. En effet, la parcelle sur laquelle serait érigé le futur musée appartient à la Région de
Bruxelles-Capitale et surtout le bâtiment serait construit par la Société d’Aménagement Urbain, qui
est un organisme public. En tant que propriétaire, la Région a donc choisi son locataire dans le cadre
d’un bail emphytéotique ; elle a par conséquent décidé de l’usage qui serait fait du lieu. Le fait est
qu’il s’agit d’un partenariat public-privé dont vous portez la responsabilité.


Nous n’entendons pas émettre de jugement de valeur sur les œuvres de Philippe Geluck. Qu’il nous
soit cependant permis d’affirmer que les personnages de bande dessinée sont d’abord conçus pour
exister dans les journaux et les livres. Mis à part les planches originales, les objets exposés dans un
musée tel que celui qui est en projet sont nécessairement des produits dérivés. L’exemple du Centre
de la Bande Dessinée de la Rue des Sables en atteste à suffisance. Par ailleurs, nous observons que si
Monsieur Geluck a acquis une grande notoriété par ses publications, c’est lui-même qui est à l’origine
du projet de musée. Nous émettons des doutes sérieux sur la validité artistique d’une telle
démarche.


Nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher l’épisode actuel d’un autre plus ancien. En février
2011, le Musée d’Art Moderne, partie intégrante des Musées Royaux des Beaux-Arts de Belgique,
fermait ses portes. Monsieur Michel Draguet, conservateur, annonçait que la mesure était
temporaire. « On ne va pas attendre vingt ans que l’on ait trouvé une solution », disait-il. Dix de ces
vingt ans sont passés et aucune solution n’est intervenue. La Région de Bruxelles Capitale était
concernée par cette affaire. Votre prédécesseur Charles Picqué déclarait « soutenir l'ensemble des
efforts visant à doter Bruxelles d'un nouveau musée d'art moderne et contemporain digne de toutes
les grandes capitales européennes 
». Dans les années qui ont suivi, il a été question d’un
« Guggenheim bruxellois » qui accueillerait les collections d’art moderne appartenant à l’État fédéral.
C’est dans cette perspective que la Région a fait l’acquisition du garage Citroën de la Place de l’Yser.
L’accord politique nécessaire à la réalisation de ce projet n’a jamais vu le jour. Vous avez cependant
eu la clairvoyance de maintenir la vocation muséale du bâtiment, ce dont nous vous sommes
reconnaissants. Mais jusqu’à nouvel ordre, les collections du Musée d’Art Moderne semblent
destinées à rester dans les réserves.


Nous nous rappelons avec nostalgie les œuvres exposées dans le musée souterrain imaginé par
l’architecte Rogin Bastin autour d’un puits de lumière : Giorgio de Chirico, Salvador Dalí, Francis
Bacon, Asger Jorn, George Segal, Nam June Paik, Roman Opalka, Anselm Kiefer, etc. mais aussi les
artistes belges Rik Wouters, Panamarenko, Marcel Broodthaers, Evelyne Axell et tant d’autres. Celles
et ceux d’entre nous qui enseignent pourraient vous parler de la frustration provoquée par la
disparition d’un tel outil pédagogique. Cette fonction démocratique du musée devrait toujours avoir
la priorité sur la fonction d’attraction touristique et sur les impératifs financiers. Les citoyens ont le
droit d’avoir accès aux collections publiques, puisqu’elles sont finalement les leurs.

Or l’endroit choisi pour le Musée du Chat est à quelques pas de l’ex-Musée d’Art Moderne. Le geste
apparaît comme une véritable provocation. Dans la situation actuelle, l’urgence est de tenir
l’engagement pris il y a dix ans de rendre au public l’accès aux collections d’art moderne dont il a été
privé. Plus généralement, la priorité des pouvoirs publics doit être de faire en sorte que soient
exposées les œuvres les plus diverses et pas nécessairement les plus connues.
La collection du Musée d’Art Moderne est composée de tableaux et de sculptures conçus pour être
vus dans un musée, contrairement aux dessins de Philippe Geluck, qui sont faits pour être reproduits.
Le public amateur d’art ne comprendrait pas qu’à l’exposition d’un ensemble riche et varié, constitué
au cours de dizaines d’années, dont la qualité ne peut être mise en doute, soit préférée celle des
productions d’un dessinateur de presse investi dans une démarche d’autopromotion. Le moins
qu’exigeait la déontologie était que le projet de Musée du Chat fît l’objet d’un avis qualitatif émis par
une instance impartiale et compétente en matière d’art contemporain et de muséographie. Nous
nous permettons de vous demander si pareille consultation a eu lieu et dans l’affirmative, de rendre
son rapport public.


En principe, les régions n’ont pas de compétences directes en matière de culture. Toutefois, dans le
cadre de dossiers touchant le tourisme, l’aménagement du territoire ou le métro, la Région de
Bruxelles-Capitale mène une véritable politique culturelle. Dès lors il convient d’en assumer la
responsabilité, de mettre en œuvre des méthodologies adéquates, bref de se montrer à la hauteur.
Que voyons-nous en l’occurrence ? Quoique la Région effectue un investissement financier
conséquent dans le projet, elle n’exerce aucun contrôle sur ses options artistiques et délègue à une
firme privée choisie de façon particulièrement opaque ce qui relève de facto de sa responsabilité.
Dans un autre contexte, celui de Kanal, vous avez institué une Fondation chargée de définir les
orientations de la nouvelle entité. Il paraît incompréhensible qu’après cette expérience vertueuse le
modèle n’ait pas été retenu pour le présent projet. Nous ne pouvons nous l’expliquer sans imaginer
qu’une forme de lobbying y a joué sa part — puisqu’il faut appeler un chat un chat.


Provocation encore, quand la Région consacre des moyens publics importants à favoriser le fantasme
narcissique d’une star, tandis que la plupart des artistes bruxellois éprouvent de graves difficultés à
survivre et à montrer leurs œuvres dans des conditions décentes. Vous n’êtes pas sans savoir que la
situation, qui n’était déjà pas bonne avant la pandémie, n’a fait qu’empirer suite aux mesures
sanitaires imposées par les différents niveaux de pouvoirs.


Il y aurait beaucoup à dire à propos de l’aspect architectural du projet et surtout beaucoup à redire.
D’après les images de synthèse reproduites dans la presse, Monsieur Hebbelinck a procédé à un
ajout sans la moindre recherche d’intégration véritable. Ce bâtiment n’aurait même pas l’excuse de
l’originalité. Si le gouvernement que vous présidez cherche vraiment, comme le déclare Monsieur
Smets, à « rendre attractif Bruxelles et son centre ville », il devrait commencer par éviter ce genre
d’aberration urbanistique.


Nous osons espérer que le gouvernement de la Région de Bruxelles-Capitale prendra conscience de
l’erreur d’appréciation qu’il est en train de commettre et que, dans le cadre de sa politique muséale,
il consacrera dorénavant ses efforts et ses moyens exclusivement à des actions marquées par une
haute exigence de qualité, de transparence et de souci de l’intérêt commun. Nous demandons
l’abandon du projet du Musée du Chat, qui dans l’état actuel ne remplit manifestement pas ces
conditions.


Nous vous prions d’agréer, Monsieur le Ministre-Président, nos salutations respectueuses.

 

 

Lien vers la pétition : https://www.petitionenligne.be/lettre_au_ministre_de_la_region_bruxelloise_pour_demande_dabandon_du_projet_du_musee_du_chat 

Denis De Rudder et Sandrine Morgante

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