Cartoons à la plage

Vincent Baudoux
05 juillet 2019

Sur la plage de Knokke-Heist tout cet été, les meilleurs cartoons de presse édités en Belgique en 2018. Si tous les grands noms sont présents, quelques auteurs moins connus montrent la vitalité de cette forme d’art dédaignée… à tort, ainsi que l’on peut le constater. 

Pour les vingt ans du Press Cartoon Belgium, c’est à l’unanimité que le jury, formé des dirigeantes et dirigeants d’ONG comme Amnesty, Greenpeace, Oxfam, pour ne citer que les plus connus, en une stricte parité femmes/hommes et linguistique (nous sommes en Belgique), a désigné le dessin #MeToo de Johan de Moor comme étant le vainqueur de cette édition. Et, avec la même unanimité, qu’un autre cartoon du même auteur fut choisi premier ex æquo. Du jamais vu! Ces deux dessins reçoivent le premier prix. Le second prix est attribué à Marec, tandis que Kanar décroche le troisième prix. Il est à noter que, le hasard faisant bien les choses, Johan est bruxellois, Flamand, qui travaille pour les médias francophones. Que Marec est Flamand travaillant pour la presse néerlandophone, tandis que Kanar est wallon travaillant pour la presse francophone. 

#MeToo (premier prix) a alimenté bien des débats, dans tous les ménages, cafés, salons, restaurants, plateaux de télé, réseaux sociaux, dans toutes les couches sociales. Car le sujet soulève une question millénaire, entre les couples, les relations de travail, sociales, politiques, religieuses et/ou hiérarchiques: l’abus de pouvoir des hommes sur les femmes. Tout le monde (eunuques mis à part) est concerné. C’est dire la gravité du thème. Pour en traiter, Johan de Moor a pris le parti de la dérision, choisissant le sous-bock de la bière la plus commune pour détourner filoutement le slogan "les hommes savent pourquoi", qui, dans le contexte, prend le sens contraire à celui conçu par les publicitaires. Soulignons le travail du dessinateur assorti à la typographie emblématique, afin de mieux crédibiliser l’illusion. A-t-on remarqué la similitude entre ce graphisme et le panneau de sens interdit C1 du code la route? Ici, on ne passe pas, les mecs savent pourquoi. 

Ex æquo avec #MeToo pour le premier prix, du même Johan de Moor, la parodie du Dénombrement de Bethléem de Bruegel évoque l’actualité belge de l’année en une seule image. La prouesse est double, rendre compte de 365 jours d’événements qui filent dans tous les sens, et d’autre part respecter ce chef d’oeuvre classique choisi pour sa familiarité culturelle: Bruegel, c’est nous, la Belgique quand le tragique y côtoie le comique. Qu’il s’agisse de la lointaine Syrie, notre confort nucléaire mis en péril, la question de l’immigration ou le premier ministre démissionnaire, la montée des populismes face à la solidarité vis-à-vis des démunis, sans compter les minables querelles de clochers. Il faut signaler que Johan de Moor parvient à transposer avec bonheur le tableau de Bruegel, remaniant les nuances de la technique originale en clarté issue de la ligne claire, contemporaine, aussi bien adaptée à l’impression sur le papier de nos journaux qu’à nos écrans saturés de couleurs. 

Marec (second prix) aborde la question de la pédophilie au sein de l’Eglise catholique. Un cardinal, convoqué à Rome pour discuter du problème, demande s’il peut venir avec son partenaire, en l’occurence un gamin à la chevelure angélique que l’on devine aussi innocent que l’agneau qui vient de naître. Kanar (troisième prix) s’amuse des sinistres visites domiciliaires imaginées par le secrétaire d'État à l'Asile et aux Migrations faisant des contrôleurs des démarcheurs dignes des témoins de Jéhovah, histoire de dire combien cette idéologie est proche de la religion. 

Sur les 7500 envois annuels, le meilleur de la production belge 2018 est exposé ici, soit une centaine de cartoons soigneusement sélectionnés. On connaît les thèmes, la guerre et les attentats, les catastrophes climatiques, le grand théâtre de la diplomatie internationale, les réfugiés, les demandeurs d’asile, mais aussi notre quotidien, le retard des trains, les problèmes énergétiques, les licenciements, les gilets jaunes comme le rire du même nom. Mais, à l’instar de Maxalexis, les auteurs savent que "l’humour, c’est la pilule qui fait tout avaler". Depuis les tueries de Charlie-Hebdo, ils savent aussi que "Le dessin d’humour n’est pas un divertissement innocent. La preuve en est que toutes les dictatures tordent le cou aux humoristes" pour reprendre le mot de Michel Ragon. Ils savent encore leur bonheur et leur privilège de travailler dans un pays où la liberté de la presse, même si elle n’est pas optimale, reste de loin supérieure aux conditions de travail de la plupart de leurs collègues dans le monde. À déguster absolument, tout l’été, sur la plage, sans modération.

 

Cartoon à la plage 
Press Cartoon Belgium, dans le cadre du International Cartoon Festival
Plage de la Heldenplein
8300 Knokke-Heist
Jusqu'au 1er septembre 
Tous les jours de 10h à 19h 
https://www.knokke-heist.be
http://www.presscartoon.com


 

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.

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