L’Envol de Jacqueline Mesmaeker

Gilles Bechet
29 janvier 2020

Le CC Strombeek (Centre culturel de Strombeek) accueille l’installation fondatrice de l’artiste bruxelloise Jacqueline Mesmaeker, dont l'exposition à La Verrière Hermès à Bruxelles, il y a un an, avait fait parler d'elle. Un vol de mouettes en suspension sur des panneaux de soie irisée.

En 1978, Jacqueline Mesmaeker, encore étudiante à La Cambre, présente à l’Hôtel Van de Velde une première version de son installation Les Oiseaux. Sur un feuilleté d’écrans de soie diaphane sont projetées des images de mouettes en vol. Le ciel est sans nuage ni horizon. Juste des battements d’ailes des volatiles marins prêts à voler pour l’éternité. Parmi les membres du jury, un certain Jan Hoet, qui reprendra l’œuvre de l’artiste bruxelloise pour l’exposition Aktuele Kunst in België au Musée d’art contemporain (SMAK) de Gand en 1979, où elle portera désormais le titre Enkel Zicht Naar West, Naar Zee.

A propos de cette installation, l'artiste écrit alors : «C’est par le début ou la fin, une prise de conscience innocente du cinéma : ce qui généralement est relégué comme décor ou support dans un coin de l’image cinématographique devient événement en vedette. Les oiseaux jouent, les regardants jouent, les circulants jouent et tout bouge, ou se fixe et se revoit. Cette façon de vivre les oiseaux est acquise en mémoire : l’intervention n’est donc que restitution. Plus que le mouvement d’un pinceau, celui des oiseaux ne sinuent-ils pas la vision ?»

Encore montrée à Middelburg en 1982, l’œuvre est devenue une notice de catalogue, jusqu’à aujourd’hui où elle est finalement montée au Centre culturel de Strombeek. Jacqueline Mesmaeker, entre-temps, a développé son œuvre ancrée dans un réel nourri d’images poétiques et de références littéraires. Elle aime aussi jouer sur l’architecture, sur la mémoire et sur tout ce qui se dérobe au regard pour passer du visible à l’invisible. Tout cela se retrouve dans ce nouveau montage de l’installation qui a fait s’envoler sa pratique d’artiste.

La magie opère. Les images de mouettes filmées sur le pier de Zeebrugge, il y a plus de 40 ans, sont désormais de l’ordre de l’apparition. D’abord en raison de la transparence presque immatérielle du support, puis aussi par le vol des oiseaux, qui semble parfois en suspension entre air et éther en faisant disparaître toute notion d’espace. Disposés en arc de cercle, les voiles et leur présence volante peuvent s’admirer à distance et avec le recul, tout comme on peut opter pour l’immersion dans l'œuvre en se glissant entres ses différentes strates pour une expérience presque sensitive et tactile. Une petite pièce annexe abrite une série de dessins et aquarelles de la même époque. Telles des miniatures qui reprennent inlassablement le même sujet, la silhouette d’un navire glissant au loin à la surface des flots. Parfois réduit à une tache, un panaché de fumée comme s’il fallait cligner des yeux pour distinguer ce qui apparaît à l’horizon. Des montagnes roses, un nuage, rose aussi, le paysage vire parfois à l’abstraction sans jamais s’y abandonner. Comme pour s’assurer de ne pas abandonner un monde où il y a tellement à découvrir.

En 1973, le Palais des Beaux-Arts à Bruxelles proposait une exposition sur l’avant-garde belge rassemblant sept artistes choisis par Yves Gevaert. On y trouvait Jacques Charlier, Marcel Broodthaers, Jef Geys, Guy Mees, Bernd Lohaus, Panamarenko et Maurice Roquet qui présentaient chacun une œuvre. Un an plus tard, l’exposition est montrée dans une galerie d’Oxford. Une série de photos de Philippe Van Snick remplaçait les travaux de Broodthaers et Geys. Le Cultuurcentrum de Strombeek ressuscite cette expo historique avec la plupart des œuvres. Jacques Charlier présentait Loques du STP, où il rassemblait des chiffons avec lesquels les dessinateurs du Service technique provincial, où lui-même travaillait, essuyaient leur plume. Oserait-on dire que l’œuvre n’a pas pris la poussière ?

Enkel Zicht naar West, Naar Zee
Jacqueline Mesmaeker
1973-1974 Belgische Avant-Garde in Brussel en Oxford
CC Strombeek
Gemeenteplein 1
1853 Strombeek-Bever
jusqu’au 4 mars
Du lundi au samedi de 10h à 22h
Dimanche de 10h à 18h
www.ccstrombeek.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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