La cartographie intérieure des grands anciens de Mangkaja

Gilles Bechet
25 juin 2020

Aboriginal Signature, la galerie de Bertrand Estrangin, dévoile les fascinantes œuvres d’une dizaine d’artistes du Kimberley australien. Un voyage intérieur qui a la vastitude du désert.

C’est une terre de ronds et de points sur la toile de la mémoire. Sur les terres sauvages et arides de Kimberley, situées dans la région septentrionale de l’Australie, vivent encore des populations aborigènes fortement imprégnées de leurs traditions millénaires, sans pour autant tourner le dos à certains progrès technologiques de notre époque contemporaine. Ce flux continu entre le passé ancestral et le présent se marque également dans leur production artistique.


Les supports les plus divers

Pour sa nouvelle exposition, Bertrand Estrangin présente les œuvres d’une dizaine d’artistes couvés par le centre d’art Mangkaja de la petite bourgade de Fitzroy Crossing. Ce centre d’art, créé à la fin des années 1980, a la particularité d’aborder les supports les plus divers et surprenants comme la gravure sur métal ou sur bois, l’acrylique et la peinture sur Perspex®. Les artistes rassemblés à Bruxelles sont des grands anciens, nés entre 1932 et 1958. De leur longue pratique de la peinture, ils ont acquis un détachement et une liberté de style qui les délie de la tradition sans jamais vraiment l’abandonner. Comme toujours chez les peintres aborigènes, les toiles ne représentent pas des jeux de formes et de couleurs abstraites mais des territoires et des personnes que les artistes ont intériorisés et projetés sur leur support. Des territoires dont ils sont souvent les gardiens, des étendues arides qu’ils connaissent si bien qu’ils pourraient les peindre les yeux fermés. Dans ces contrées à l’herbe rare, où l’élevage est la seule activité viable, la connaissance des points d’eau était un gage de survie. Pour le spectateur occidental, ces paysages ou personnages qui charpentent la composition restent une abstraction, même si apparaissent par moments de la végétation ou des animaux, voire même un point d’eau.


Une grande modernité

Une fois qu’on s’y habitue comme les yeux s’habituent à la pénombre ou à un nouvel environnement, on remarque vite que chaque artiste a développé, à partir de ces paysages, une approche picturale qui lui est propre. Tommy May, l'un des vétérans, propose des gravures avec des bandes verticales composées de petits traits sur fonds colorés. Cela évoque à la fois une simplicité sans âge et une grande modernité. L’artiste est des derniers faiseurs de pluie. La technique qu’il applique aujourd’hui sur les plaques de métal est inspirée de celle avec laquelle il grave des morceaux de nacre pour faire tomber la pluie lors de cérémonies rituelles. Sonia Kurarra peint depuis longtemps des compositions qui incluent des poissons et des plantes autour de la rivière. Dans ses peintures les plus récentes, les lignes s’estompent et les formes et matières ont tendance à se fondre les unes dans les autres comme un territoire en évolution, observé en accéléré. Eva Nargoodah, une des plus jeunes du groupe, a commencé à peindre, une fois qu’elle n’avait plus à s’occuper de ses enfants et petits-enfants. Ses peintures qui associent des petits points et des courtes courbes enchevêtrées évoquent les paysages et les saisons de son enfance, survolés par les oiseaux en quête de nourriture. Les compositions puissantes et colorées de Wakartu Cory Surprise représentent le désert et ses grands rochers comme elles rappellent aussi les formes et les couleurs du mouvement Cobra. Le temps n’a pas de prise sur le désert comme sur ses artistes. L’art aborigène est d’hier et d’aujourd’hui. Et il nous parle.

 

Mangkaja Stars Legacy to Uphold
Art Aborigène du Kimberley Australien
Aboriginal Signature
Rue Jules Biesme 101
1081 Bruxelles
Jusqu’au 18 juillet 
Du mardi au samedi de 11h à 19h
(sur RDV uniquement)
www.aboriginalsignature.com

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.