Chairs et mystères au Mima

Gilles Bechet
10 juillet 2021

Double expo cinéma au Mima avec les affiches alternatives de Laurent Durieux et les archives du temple bruxellois du porno.

Difficile d'imaginer deux expositions aussi opposées l'une à l'autre, même si elles traitent toutes deux de cinéma. Mais ce sont deux univers complètement différents, deux publics, deux imaginaires et deux expériences cinématographiques avec des codes qui leur sont propres. D'un côté, un cinéma populaire de grands mythes, de grandes histoires, de grands acteurs et actrices, et de l'autre, un cinéma de la marge où l'exhibition compte plus que la narration.

Une relecture du film

Laurent Durieux est un graphiste et illustrateur bruxellois qui a un sens inné de la narration concentrée dans une image. Il crée ce qu'on appelle des affiches de cinéma alternatives. Réalisées la plupart du temps après la sortie du film, ce sont des affiches qui proposent une relecture du film avec la complicité du spectateur. Elles ne sont pas destinées à être affichées à la devanture des salles mais mises sous verre et accrochées au mur dans un salon ou une chambre. Aux USA, Laurent Durieux est une vraie star dans ce milieu de niche, ses affiches circulent sur le Net, mais c'est un vrai plaisir de les voir à taille réelle avec une impression qui rend justice à la minutie du travail. Une de ses affiches emblématiques, celle qu'il a réalisée pour le film Jaws, résume parfaitement son approche. Au premier regard, la surprise, c'est qu'on n'y voit rien d'effrayant. Une scène de plage, un parasol. On dirait une affiche promotionnelle de tourisme des années 1940. Seule la découpe noire du parasol rappelle l'aileron menaçant du requin tueur. Dans une autre affiche, pour Le Silence des Agneaux, une vue d'atelier où l'on voit un buste de couturière, une machine à coudre devant une fenêtre donnant sur une route de banlieue américaine. Très vite, on comprend que ce qui est cousu n'est pas du tissu...


Visions rétrofuturistes

Chaque affiche est ainsi truffée de références cachées. Le papier peint derrière l'escalier que grimpe Norman Bates dans l'affiche de Psycho reprend la figure symbolique du hibou. Dans l'affiche pour La Piscine, la forme évanescente que l'on devine dans l'eau est un corps, tombé dans la piscine et que le personnage allongé empêche nonchalamment de remonter. Une partie de l'attrait du travail de Laurent Durieux tient à la technique graphique qu'il a développée. Son dessin, sans affect et sans traits noirs, est immédiatement lisible. Esquissées sur papier, ses compositions sont travaillées sur ordinateur en passant par des filtres et une palette aux tons chauds sans être vifs. Même si ce n'est pas toujours visible dans son travail d'affiches de cinéma, Laurent Durieux a été nourri par sa fascination pour les carrosseries fuselées des années 1930 à 1950 et pour les architectures Art déco qu'il remixe dans ses visions rétrofuturistes où il réimagine, par exemple, l'ancien héliport de l'Allée verte ou le garage de la place de l'Yser, futur Musée Kanal.

Planque confinée

Le cinéma ABC a été le dernier cinéma de Bruxelles à projeter des films pornographiques en version 35 mm. Situé boulevard Anspach, il offrait aux passants émoustillés sa devanture avec ses pin-up dévêtues habillées d'une guirlande de strass et ses photos de film, comme autant de promesses de luxure. On était loin du porno chic qui s'est fait une place dans les pages des magazines. C'était une planque confinée pour allumer les plaisirs solitaires, le refuge d'une population marginale à la sexualité anémiée ou d'esprits curieux fascinés par l'étalage de chairs désinhibé de ce cinéma de genre. Peu après la fermeture définitive de l'ABC en 2013, l'équipe du cinéma Nova a pu récupérer des tonnes d'archives et de bobines de films accumulées par le propriétaire du lieu, George Scott, grand passionné de ce qu'on a appelé l'âge d'or du porno, quand, entre deux galipettes, les films racontaient encore une histoire.

Les pépées du bataillon

L'exposition ressort les devantures sauvées de l'oubli et les affiches peintes pour des films qui changeaient souvent de titre pour être projetés plusieurs fois, les typos scintillantes qui nous promettent Une Apocalypse Sex, Les Pépées du bataillon ou la Princesse porno. On peut voir une sélection de pavés presse, ces petites gravures qui reproduisaient l'affiche du film en quelques traits contrastés. Il y a aussi un mur de photos de présentation où les collants de couleur qui devaient dissimuler les parties les plus intimes des protagonistes en soulignaient évidemment la présence. Le collectif Gogolplex s'est amusé à reproduire la salle de projection à laquelle on accède par le balcon qui surplombait l'écran. Ils ont même poussé le vice jusqu'à installer au premier rang un mannequin d'assez mauvais goût. Bien qu'habillé, le bougre s'adonne à son plaisir solitaire sans se soucier de ses voisins. Transposé dans un contexte muséal, le porno devient curieusement presque un concept, une expérience sociologique et intellectuelle plus qu'un défouloir ou un plaisir subversif.

Double Bill
Drama, the art of Laurent Durieux
The ABC of Porn Cinema
Mima
39-41 quai du Hainaut 
1080 Bruxelles
Jusqu’au 9 janvier 2022
Du mercredi au vendredi de 10 à 18h
Samedi et dimanche de 11 à 19h
www.mimamuseum.eu

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.