Kapelmaestria au jardin des délices

Christophe Belot
30 septembre 2020

La pluie est l’amie des artistes, elle a si bien inspiré Debussy. Amateur curieux d’art et de poésie, habitant de Bruxelles, tu peux écouter Jardins Sous la Pluie. Déploie aussi ton parapluie, et rejoins vite la chapelle de Boondael, pour déchiffrer d’étonnantes partitions de musique. Dans ce bel édifice, désacralisé, s’est déployée Champs Sacrés, une exposition en pleine lumière de l’œuvre récente de Muriel de Crayencour. On y trouve facilement son propre chemin dans les multiples sentiers tissés par l’artiste entre musique, littérature, dessin, poésie et sculpture. Son humour vous jouera un (sacré) tour à l’entrée de l’exposition, à laquelle vous tirerez spontanément une cocasse révérence.

Aux murs de la nef, Partitions, une centaine de dessins, de champs sacrés. Ces champs sont les corps des femmes, de l’enfance à l’âge adulte. L'artiste poursuit sa création sur ce thème, inscrit profondément dans son histoire personnelle. Ceux qui connaissent déjà son œuvre se souviennent sans doute de la force de l’exposition La Vie Délivre. Le souffle de son imaginaire se déployait, comme une magie, par traits ou points de broderie, sur de vieilles couvertures de romans, des bouquins édités dans l’entre-deux-guerres, dont les titres entraient en résonance avec sa propre trajectoire. Cette fois, l’artiste utilise des partitions de piano. Les créatures des Champs Sacrés, tracées à l’encre entre rouge et fuchsia, émergent au contact des notes sur la trame des doubles portées. Il en résulte des effets imprévus de rythme et de mise en scène. Les indications des nuances de piano introduisent aussi de la poésie dans les dessins.

Approchez-vous par exemple du dernier dessin du haut sur le côté gauche de la nef. Le trait est simple, énergique, presque enfantin. Il semble célébrer, entre autres, la beauté du corps féminin, le mystère d’un désir infini, mais aussi la douceur de l’amour. Certaines créatures semblent vous fixer comme des sirènes, leurs longs cheveux déployés droits dans l’eau. Ne vous laissez pas attacher par Ulysse à la mâture, pour tenter de leur résister. Totalement inutile. Jetez-vous à l’eau, ou… dans les airs, car elles se jouent manifestement de la gravité.

Bien d’autres histoires sont racontées. Le corps sanctuaire, sacré, la matrice protectrice du ventre maternel. La beauté et la fragilité de l’enfance. Cherchez cet étrange dessin où le cocon maternel est remplacé par un lit de feuilles mortes. On verra aussi, ailleurs, l’effarement, la sidération, le choc d’une violation. Peut-être aussi l’expression d’un silence assourdissant. Mais l’impression d’ensemble de Partitions, est en légèreté, liberté, danse, délivrance.

Au sol dans la nef, de rondes sculptures, dont les fameuses Mamounettes, ici de bien belle taille. Elles s’installent dans l’espace et jouent avec leurs ombres dans un bel éclairage, manifestement elles ont poussé là. Drôlatiques mammo-courges, multiprotubérances, célébrant la rondeur et la générosité. La blancheur du plâtre ajoute l’évidence d’un intense processus de lactation en cours. Quelques Mamounettes cousues en tissu sont exposées aussi au bord de l’estrade disposée dans le chœur. Leur joie textile semble se moquer des masques de la Covid. Plus au centre, une immense conque, débordant de fruits ronds, peut-être des atomes. A proximité, la surprise d’une Mamounette ouverte, comme un coquillage. Ailleurs une fente arrondie, dépouillée des atomes. On chanterait ici, au centre de cette chapelle, dans un nouvel Atomium, le mystère d’un quantum de félicité féminine ? Et au fond de cette conque, serait proposée une piste sérieuse, pour établir enfin, par analyse tensorielle, la géométrie infiniment curviligne, multifeuilletée, propre au sexe-coquillage ?

Sur les murs du chœur, l’amateur découvrira ou retrouvera quelques trésors de l’Or des Poètes. La délimitation et la magnification baroque, par la dorure, de quelques préférences poétiques de l’artiste. Au fond de la chapelle, il trouvera aussi Vestales, une couverture en patchwork, construite avec des livres, cette fois de poche, décorés, reliés par un fil conducteur de laine rouge. Leurs titres vibrant à l’unisson avec celui de la grande couverture qu’ils composent : La Vie Délivre. Un réjouissant message.

Muriel de Crayencour
Champs Sacrés
Chapelle de Boondael
10 square du Vieux-Tilleul
1050 Bruxelles
Jusqu'au 11 octobre
Du jeudi au dimanche de 14h à 18h

Christophe Belot

Journaliste