Charbel-Joseph H. Boutros sur le fil de l’invisible

Gilles Bechet
28 mai 2020

Dans une exposition minimaliste, autobiographique et poétique, au SMAK, l’artiste libanais Charbel-Joseph H. Boutros explore les frontières de l’invisible et de l’intangible. Poetic Faith, pour sa part, questionne le concept de suspension de l’incrédulité dans les collections du musée.

L’art de Charbel-Joseph Boutros est radical et universel. L’artiste libanais est de ceux qui puisent dans leur vie, dans leurs émotions, l’architecture d’une œuvre pas évidente d’accès dans sa simplicité. Centrée sur son expérience, elle est aussi ouverte à la nature et aux éléments comme le soleil qui, comme l’évoque le titre de son exposition, est son seul allié.

Charades poétiques

Au cœur de cette expo gantoise, les pièces principales d’une expo que Charbel a ouverte au Beyrouth Art Center en octobre 2019 et qu’il a dû fermer le lendemain de l’inauguration, quand les manifestations contre le gouvernement ont pris de l’ampleur. Les œuvres sont restées en place pour la durée prévue, mais personne ne pouvait les voir. Les pièces de cette exposition fantôme ont fait le voyage et sont entourées d’un praticable longeant le mur où se déplace le personnel comme pour tenir le passé à distance. Charbel réduit souvent au minimum son intervention sur la matière. Il agence et assemble des matériaux, signifiants pour lui, dans un rébus à compléter par le spectateur. Il ne s’agit pas pour autant de ready mades, mais plutôt de charades poétiques comme les trois chemises blanches suspendues à une tringle. L’une a été portée par son grand-père, l’autre par son père et la dernière par lui-même. La matière même du coton trahit l’âge et même la proximité avec un corps. Ce ne sont pas pour l’artiste des vêtements banals, qu’en est-il pour le spectateur ? Il y a aussi une armoire métallique de rangement au fond de laquelle s’amasse du sel ou du sucre. Deux matériaux essentiels à la vie, mais nocifs dans l’excès.
 

Dans le cycle du temps

Le reste de l’exposition a été conçu comme un parcours qui passe de chambre en chambre et qu’il aborde comme une déambulation onirique dans un jardin intime. Ces œuvres ne veulent rien dire tant qu’on ne se demande pas ce qu’elles signifient pour nous. A quelle émotion, à quelle expérience personnelle peuvent-elles se rattacher ? A un lit placé en hauteur, là où il est impossible de dormir, répond plus loin une couverture rongée par les flammes, et encore chargée du sommeil de l’artiste, mais qui désormais ne peut plus prétendre évoquer le corps d’un dormeur. La nuit, le jour et le soleil, beaucoup de ces œuvres s’inscrivent dans le cycle du temps et dans ses manifestations concrètes quand il laisse aux rayons du soleil le soin d’imprimer une composition en exposant une feuille de papier à la lumière solaire. C’est parfois plus intime quand il dresse une cartographie de ses nuits avec, en son centre, une explosion de graphite pour signifier l’engloutissement dans le sommeil. En jouant avec cette part d’invisible et d’intangible qui nous définit, Charbel demande au spectateur de lui faire confiance, de prendre en compte son acte artistique, et de se l’approprier comme dans Night Enclosed in Marble, un bloc de marbre qui s’ouvre comme un livre et qui contient un vide de 0,5 cm3 dans lequel il a enfermé un peu d’air d’une nuit sans lune dans une forêt proche de son village natal. Ou dans cette cassette audio qu’il écoutait dans sa jeunesse désormais figée dans de la cire. Lui seul a respiré cet air de la nuit, comme lui seul connaît les musiques et les chansons inscrites sur le ruban magnétique. Il n’y a rien à voir, à entendre. Mais pour le spectateur, ces musiques, ces paysages, peuvent être infinis.

Relecture de l’Agneau mystique

Il est important pour un musée de montrer les pièces de sa collection permanente. C’est ce que fait le SMAK avec une série d’expositions qui relient diverses pièces d’un fil rouge thématique. Poetic Faith s’intéresse à ce qu’on a appelé la suspension de l’incrédulité (suspension of disbelief), à savoir le concept développé par le poète romantique Samuel Coleridge, qui notait que, face à une œuvre de fiction, le cerveau peut mettre sa logique en berne pour adhérer à ce qui lui est raconté. Une intuition qui sera confirmée expérimentalement au XXe siècle par le psychologue américain Norman Holland. Evidemment, pour que cette confiance poétique se manifeste, il vaut mieux des œuvres narratives comme un roman ou un film, dans lesquelles on peut s’immerger. Avec les arts plastiques, c’est moins évident, le contact entre le spectateur et l’œuvre étant plus limité dans le temps, ce qui accroît le challenge. La pièce maitresse de l’expo est le P.I.G. (Piece un Ghent) de Jason Rhoades. Dans cette œuvre qui remonte à 1994, l’artiste américain livre une relecture façon dépotoir recyclé de l’Agneau mystique. Dans un enclos de treillis s’entasse un amoncellement hétéroclite de matériaux de construction et d’objets de consommation qui renvoient au tableau des frères van Eyck. Une moto pour remplacer les chevaux des juges intègres, une télé branchée sur MTV pour diffuser la voix des anges et des serviettes de bain pour évoquer la fourrure de l’agneau. Avec cette œuvre, Rhoades transpose avec humour les associations que pourrait faire un groupe d’Américains moyens devant l’Agneau mystique. Pour le reste, les autres pièces se déploient dans deux salles, la première rassemblant des pièces plus visuelles et figuratives avec Pinocchio de Gil Shachar ou un troublant paysage de naufrage de Marie Cloquet, l’autre rassemblant des travaux plus conceptuels où l’histoire est encore à raconter.

 

Charbel-Joseph H. Boutros
The Sun is My Only Ally
Poetic Faith
jusqu’au 11 octobre 
S.M.A.K.
Jan Hoetplein 1
9000 Gand
Ouvert du mardi au vendredi de 9h30 à 17h30,
le samedi et dimanche de 10h à 18h
www.smak.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.