Chiharu Shiota revient à la maison.

Gilles Bechet
17 juin 2021

Dans sa nouvelle exposition chez Templon, Chiharu Shiota joue avec des meubles de maisons de poupée pour tisser des liens entre nos individualités esseulées.

Des meubles miniatures occupent le centre de la galerie. Des chaises, canapés, lits, cuisinières, buffets télé, posés sur une estrade allongée dans un apparent et fascinant désordre. Comme si Chiharu Shiota avait dévidé le fil de sa mémoire. Un fil rouge que l'artiste japonaise entortille autour de chaque élément et qu'elle prolonge pour créer de mystérieuses attaches pareilles au maillage mental qui relie un objet à l'autre, un souvenir à un autre. Le fil, qu'il soit rouge, noir ou blanc, occupe une place essentielle dans l'œuvre de Chiharu Shiota. Un fil qui emprisonne et qui protège, qui sépare le monde intérieur de l'extérieur, et compose la grammaire arachnéenne d'installations souvent imposantes. Avec Living Inside, elle change d'échelle comme un repli sur soi et sur l'intime. On y perçoit l'écho du confinement que l'artiste, qui réside à Berlin, a vécu ces derniers mois comme la planète entière. Un moment de pause forcée où l'espace domestique résonne des sentiments d'isolement, d'enfermement, d'immobilité et de silence composant la partition de nos mélodies intérieures. Il n'y a pas d'avant, ni d'après, tous les styles se confondent, la simplicité moderniste côtoie la rusticité rassurante du mobilier bourgeois. Les fils rouges relient et retiennent ces différents éléments dans une transposition poétique de nos besoins de liens, entre ces objets qui définissent notre quotidien, entre le passé et le présent. En reliant par ce frêle fil rouge ces objets trouvés au hasard d'un vide-grenier ou d'un marché aux puces, elle tisse des liens entre des souvenirs épars et usés pour créer une expérience collective et nouvelle.


L'univers infini

Black Rain, sa précédente exposition chez Templon, était une réaction à son combat face à la récidive d'un cancer. On en trouve encore des échos ici. Notamment dans le motif de ces bulles et cercles qui prolifèrent en toute légèreté comme des bulles de savon. Sculptés ou brodés, tantôt sous forme de petites sphères, tantôt sous forme de cercle. L'artiste y voit la représentation des cellules du corps, mais aussi de l'univers infini comme un cercle sans fin qui connecte le corps à l'univers.
A côté de ce mobilier miniature, elle a aussi travaillé sur des maisons de poupée écaillées par les jeux d'enfants inconnus. Maison moderniste avec chaise longue en terrasse, maison sans style anonyme, trois murs et un toit ouverts aux regards et protégés par une fine muraille de fil pareille à la gangue qui fige les souvenirs.
L'exposition se complète par une série de beaux dessins. Réalisés dans la solitude de l'atelier, ils nous plongent dans un monde onirique de sensations aqueuses et de silhouettes esseulées protégées d'un parapluie.
Comme un rêve dont les images flottent toujours dans notre esprit au réveil, le travail de Chiharu Shiota trouve sa beauté dans sa capacité à résister aux explications.

Chiharu Shiota,
Living Inside
Galerie Templon,
13 A rue Veydt
1060 Bruxelles
Jusqu’au 24 juillet
Du mardi au samedi de 10h à 19h
www.templon.com

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.