La représentation comme spectacle et image

Zoé Allen
18 février 2021

La galerie Michel Rein illuminée en coin de rue attire immédiatement le regard, surtout en cette période sombre et hivernale. Le premier tableau présent dans la vitrine annonce directement la couleur, un personnage nous observe, nous, les spectateurs. La question de la représentation est mise en avant dans l’exposition Siparium de Christian Hidaka, sur fond de décors de théâtre antique et de commedia dell’arte. Elle nous questionne sur le monde du spectacle, mais aussi sur l’image que nous nous en faisons, ou encore même de l’image que nous avons de nous-mêmes.

Christian Hidaka est né au Japon mais vit et travaille à Londres. Sa double origine se perçoit dans son travail : des éléments associés à l’Europe et à l’Asie se mélangent avec aisance comme dans le tableau The Conjuror. Il appelle ces éléments talismans, car il s’agirait d’un aperçu de la relation magique qu'il entretient avec l'art et ses icônes. Hidaka est un peintre qui renouvelle la peinture de paysage, puisant des motifs et des figures dans des milliers de sources différentes et ne se préoccupant pas de l’anachronisme qui peut en découler. Cet effet est même recherché afin de créer un décentrement idéologique, une hybridation géométrique et une invitation au voyage poétique dans un univers irrationnel et fantasmé. Dans Pavillion Steps, on peut observer un paysage traditionnel japonais illuminé par une vague de lumières psychédéliques. Les rochers se perdent dans un environnement inquiétant digne des meilleurs romans de science-fiction.

L’artiste mélange différentes techniques dans le tableau Siparium, comme la perspective oblique utilisée dans la Chine classique et le chiaroscuro de la Renaissance italienne, mais ce n’est pas tout, car il reprend le dallage classique de l’art islamique ou encore des constructions trapézoïdales d’un traité géométrique du XVIIIe siècle. Tel un architecte, il redessine l’espace peint et matérialise les possibilités d'une abstraction du monde matériel. Il ne s’intéresse pas uniquement au recollement historique d’un passé lointain, car on y retrouve également différents personnages ou détails inspirés des œuvres de grands artistes de l’époque moderne et actuelle. Le peintre explore la peinture dans la peinture, il réinvente de nouvelles situations et rencontres entre les différentes représentations classiques. Hidaka nous invite à réfléchir à l’analogie entre univers pictural et théâtral, à cet espace mental et imaginaire qui nous aide à comprendre l’ordre des êtres et des choses. À cette fin, il incite les spectateurs à suivre un jeu de piste où l’expérience de chaque position et de chaque vue révèle quelque chose d’autre.

Dans l’Antiquité romaine, le siparium était un rideau tendu et abaissé le temps de la représentation sur le mur du fond de la scène, où des figures humaines étaient présentées. Il s’agissait d’un espace provisoire en trompe-l’œil qui faisait la distinction avec la réalité et aidait à accéder à l’imaginaire. Ce sont des codes que le spectateur accepte pour se plonger dans la pièce, mais les limites de ces codes l’aident à ne pas s’y perdre complètement. À tout moment, comme dans une séance d’hypnose, le public peut décider d’en sortir. Le réalisme de la perspective ou des traits des personnages est déconcertant, mais la technique utilisée de fresco secco, qui consiste à appliquer de la peinture sur un apprêt sec, est un rappel qu’il s’agit d’une peinture, une illusion du réel et non pas une reproduction de la réalité. Les traits justes et fins sont confrontés à la matière épaisse et brute dans des tons de terre dérivés de pigments naturels.

Pour terminer, la question de l’image et du spectacle dans l’espace peut aussi se transposer à la galerie elle-même. La galerie n’est-elle pas aussi un lieu de spectacle où le public se donne en représentation ? La galerie est un espace hors du temps où les visiteurs enfilent un costume via un certain code vestimentaire et jouent un rôle, leur comportement et leur manière de se déplacer d’une œuvre à l’autre. Nous observons les personnages dans les peintures comme si quelque chose allait se passer, mais en réalité, eux aussi nous observent. Nous devenons nous-mêmes des acteurs en train de joueur sur les planches de la galerie, le temps d’une visite.

Christian Hidaka - Siparium
Michel Rein
51A  rue Washington
1050 Bruxelles
Jusqu’au 27 février
Du mercredi au samedi de 10h à 18h
http://michelrein.com

Zoé Allen

Journaliste

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