Chroniques au noir

Muriel de Crayencour
08 janvier 2019

Jusque début mars, le Centre de la Gravure de La Louvière célèbre son 30e anniversaire en invitant quatre artistes qui couvrent trois tendances de la gravure contemporaine : Thierry Lenoir et ses gravures sur bois, Daniel Nadaud et ses estampes expérimentales et Frédéric Penelle et Yannick Jacquet avec leurs installations mêlant gravure, vidéo, images numériques.

L'expositions Chroniques s'étale sur les trois étages du musée. Trois univers très personnels s'y déploient. Thierry Lenoir (Soignies, 1960) a suivi l'enseignement de Gabriel Belgeonne dans l'atelier de gravure de l'Ecole supérieure des Arts plastiques de Mons. Tout au long des cimaises, son style percutant et la force des gravures sur bois vous sautent au visage. Gravant principalement le MDF dont il apprécie l'aspect meuble, Lenoir chronique avec humour et un brin d'acidité le quotidien de ses contemporains. Pointons la série Notre Congo, datant de 1985, où il ironise avec brio sur la violence des colons et des missionnaires. Pour C'est l'amour (1989), le voilà pointant avec cruauté le couple. Au fil du temps, ses images deviennent de plus en plus fantasmagoriques. Pour Les Navetteurs, série réalisée entre 2005 et 2010, les rails de train pullulent de monstres et serpents géants. Dans les gares, d'immenses dinosaures croquent les wagons. En 2012, Thierry Lenoir reprend le thème du couple pour A table. Les choses ne se sont pas vraiment arrangées ! Même chose pour la série Au lit (2014). Installé dans son lit, un couple : lui lit Cent ans de solitude, elle rêve que son homme est un animal promené en laisse. On rit beaucoup. Lenoir n'a aucune limite. Il croque avec sarcasme et semble y prendre beaucoup de plaisir. La puissance de la technique de gravure sur bois ajoute à l'univers satirique de l'artiste. Le tout très très belge, franc descendant du génial Ensor.

Au deuxième étage, Frédéric Penelle (Bruxelles, 1973), et son acolyte vidéaste Yannick Jacquet, qu'on avait vus fin 2017 à la MAAC, rue des Chartreux à Bruxelles. Penelle a étudié la gravure à l'ENSAV La Cambre et il y a enseigné la même matière. Ses bois gravés assemblent des éléments et images de l'actualité en des puzzles puissants : visages, insectes, oiseaux, morceaux d'architecture. Pour le projet Mécaniques Discursives qu'il mène depuis 2011 avec Yannick Jacquet, ses images sont intégrées dans de grands ensembles qui mêlent gravure, projection vidéo et mouvements. Posé au sol ou fixé au mur, chaque élément se connecte à un autre par la grâce du mouvement de la vidéo projetée, du son. On y voit un immense cadavre exquis, un poème déconstruit, qui semble sans structure et qui pourtant raconte un monde égaré, un désastre peut-être ou un effondrement. Ces grandes installations hypnotiques sont un régal. On y voit l'influence des cartoons américains, la force de l'image gravée noir sur blanc, une critique de notre monde perdu à force d'hyperconnections. Très beau.

Au dernier étage, voici les estampes de Daniel Nadaud ( Paris, 1942). Né au milieu de la Seconde Guerre mondiale, Nadaud a été fortement marqué par les témoignages de ses deux grands-pères, qui furent tous les deux réquisitionnés durant la Première Guerre mondiale. Il abandonne la peinture en 1983 et récolte des objets qu'il assemble. Il commence la pratique de la lithographie pour illustrer son premier livre en 1985. A voir ici, lithographies sur papier calque ou papier comptable, rehaussées au crayon, reprenant souvent des scènes liées à la guerre : armes, avions de chasse. Notez ses assemblages d'objets, très poétiques, comme Les seaux de l'eau de là, avec des seaux en porcelaine, illuminés, ou d'autres en bois, devenu arme ou javelot.

 

Chroniques
Thierry Lenoir, Frédéric Penelle, Daniel Nadaud
Centre de la Gravure
10 rue des Amours
7100 La Louvière
Jusqu'au 3 mars 
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
https://www.centredelagravure.be

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo et Marianne Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et de la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.