Au-delà de l'architecture avec Superstudio

Gilles Bechet
20 janvier 2021

Le CIVA nous invite à une exposition-découverte autour des travaux et réflexions de l'influent collectif d'architectes radicaux Superstudio apparu dans le bouillonnement contestataire de la fin des sixties.

Quel est au fond le rôle de l'architecte ? Doit-il se limiter à construire des objets et des structures physiques, alors qu'il peut proposer des manières d'habiter et d'expérimenter la vie. Ces questions sont au cœur de l'œuvre et de la réflexion de Superstudio, un groupe d'architectes florentins apparu dans l'effervescence de la contre-culture de la fin des années 1960.

En 1966, Adolfo Natalini, un architecte fraîchement diplômé de la Faculté d'architecture de Florence, et Cristiano Toraldo di Francia, encore étudiant, fondent le collectif Superstudio. Ils seront par la suite rejoints par Roberto Magris et Gian Piero Frassinelli. A cette époque, à Florence comme ailleurs dans le monde, les universités bouillonnent d'idées contestataires qui remettent en question l'autorité de l'ordre établi et des valeurs dominantes de la société. Ils formeront, avec d'autres collectifs florentins comme Archizoom et UFO, ce qu'on a appelé l'architecture radicale.


Agitateur d'idées

Superstudio sera actif une vingtaine d'années. S'il est peu connu du grand public, il a exercé une influence toujours sensible aujourd'hui. Emmanuelle Chiappone-Piriou, la commissaire, le compare à ces groupes de rock qui ont vendu peu de disques mais ont eu une influence marquante sur leurs successeurs. Le titre Migrazioni est à lire comme la migration des idées, en écho à leur vision mondialiste de l'architecture et aux nombreux échanges internationaux dont ils ont nourri leurs travaux.

Agitateur d'idées, avant tout, Superstudio a laissé derrière lui plus de projets que de constructions. L'architecture qu'ils veulent promouvoir n'est plus ancrée dans le sol mais dans le flux. Débordant largement du champ de l'architecture, ils touchent aux arts plastiques, à la sociologie ou à l'anthropologie. Avant-gardistes et radicaux, ils ne sont pas pour autant porteurs de drapeaux. Jamais tout au long de leurs années d'activité, les membres de Superstudio n'ont voulu adhérer à un parti ou à une idéologie. Leurs projets et interventions ont d'ailleurs souvent recelé une part d'ambiguïté. L'exposition, complètement inédite, proposée au CIVA reflète tant cette ambiguïté que l'originalité de leur démarche. Montée grâce à un partenariat avec le Centre Pompidou, elle rassemble des images, des maquettes, des installations et des films. Des pièces qui pour la plupart n'avaient pas été présentées depuis 20 ans et qui s'accompagnent d'un catalogue qui poursuit la démarche prospective et expérimentale prônée par le groupe.


Peau architecturale

Comme il est quasiment impossible de résumer cette exposition-manifeste aux multiples entrées et sorties, on en relèvera quelques éléments-clés. Dans leurs premiers projets apparaît la critique des modes d'habiter de leur époque sous une enveloppe joyeuse et colorée résolument pop et psychédélique. Et puis il y a la grille, motif conceptuel et programmatique de leur réflexion, étroitement lié au Monumento Continuo. Conçu dès 1969, ce bloc continu de façades rideau traversera leur œuvre comme il traverse les villes et les paysages. Il ne faut pas le voir comme un projet de bâtiment en devenir, mais plutôt comme une œuvre conceptuelle, exagération absurde des dérives d'une certaine architecture. Au départ, il s'agit d'un bloc hermétique et neutre où la vie et la fantaisie se réfugient à l'intérieur. Très vite, cette signature emblématique sera réduite à un concept de peau architecturale sans aménagement intérieur, déclinable dans des éléments de volumes à poser sur un paysage comme dans une intervention de land art. Le projet prend alors forme au travers de photomontages qui concrétisent l'extension de la grille dans le temps et sur l'ensemble du globe. Jamais prisonniers d'un concept, Superstudio s'intéressera à la fin de son parcours critique aux objets et aux modes de vie paysans dans des zones en voie de métropolisation. Sans vraiment se dissoudre, les membres du groupe vont progressivement abandonner les projets collectifs pour des projets individuels dans l'architecture, l'enseignement, la recherche ou les arts plastiques. Produit de la contre-culture et des interrogations sociétales de la fin des années 1960, l'ironie et l'audace de ces radicaux florentins est plus que jamais salutaire et pertinente dans l'incertitude et le chaos que nous traversons aujourd'hui.

 

Superstudio
Migrazioni
CIVA
55 rue de l’Ermitage
1050 Bruxelles
Jusqu'au 16 mai 
Du mardi au dimanche de 10h30 à 18h
www.civa.brussels

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

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