SARA, noires fumées de la mémoire

Gilles Bechet
30 mars 2022

Le Botanique accueille une ambitieuse installation du collectif VOID qui met en scène et en espace l'intimité de nos souvenirs.

Les souvenirs, l'or de la mémoire, représentent souvent ce que l'on peut avoir de plus intime et en même temps de plus fragile. Ces souvenirs sont au cœur de l'impressionnante installation immersive du collectif VOID au Botanique. Ce duo pluridisciplinaire formé par les plasticiens Arnaud Eeckhout et Mauro Vitturini s'est formé en 2013 à Bruxelles autour de l'envie de faire de la matière sonore un médium de représentation, pour utiliser le son de la même manière qu'un peintre utilise la couleur. Pour cette exposition, le duo a eu carte blanche et un vaste espace à sa disposition. L'installation a été réalisée in situ, évoluant à mesure qu'elle prenait forme.

SARA, pour Souvenir Archival Recording Apparatus, est une unité de production destinée à archiver les souvenirs. Si on y accède par un couloir-escalier futuriste couvert d'une matière synthétique à facettes, le cœur du dispositif est constitué de trois grands cylindres qui semblent surgir d'un autre temps, tournant lentement sur eux-mêmes, un fin stylet oscillant sur sa surface noire de suie. Derrière les oscillations transcrites sur la surface du papier, on trouve les souvenirs enregistrés par ceux qui le souhaitent dans une cabine insonorisée prévue à cet effet. Les différentes opérations sont tenues à l'œil par une équipe d'hommes en combinaison blanche qui contrôlent le flux du public en l'empêchant de s'approcher de trop près de la délicate machinerie. A l'étage, sur la galerie pendent, retenues par des pinces comme des clichés sortis d'un bac de révélateur, de grandes feuilles couvertes d'un fin réseau de lignes ondulées rassemblant chacune quarante minutes d'enregistrement.


Intangibles et immatériels

A l'origine de cette étrange unité de production, l'invention d'un typographe et correcteur français, Edouard-Léon Scott de Martinville, qui développa, en 1850, le premier dispositif d'enregistrement de la voix humaine, qu'il avait appelé le Phonautographe. Dans un dispositif imitant l'anatomie de l'oreille humaine, un stylet de soie de porc reproduisait les oscillations de la voix sur un cylindre couvert de noir de fumée. On était vingt ans avant Edison et l'inventeur de ce Phonautographe avait l'ambition de produire une écriture automatique du son pour permettre, par exemple, aux sourds de lire à défaut d'entendre. L'invention imparfaite de Scott de Martinville connut l'oubli réservé à bien des précurseurs, jusqu'à ce que, en 2008, des chercheurs américains développèrent un stylet numérique qui ressuscita la voix de l'inventeur français. Une voix fantomatique émergeant d'un brouillard de crachotements chante Au clair de la lune. Enregistré en 1860, c'est le plus ancien enregistrement sonore connu.

Cette redécouverte fascina les deux créateurs de VOID, qui s'en inspirèrent pour créer un dispositif d'enregistrement graphique basé sur la même technologie. SARA séduit et intrigue par cette rencontre entre une technologie numérique et une autre complètement archaïque. Au bout du stylet oscillent des questionnements sur notre société actuelle. Quel est encore le statut de nos données personnelles accaparées par des sociétés privées ? Les souvenirs qui nous échappent comme de la fumée nous appartiennent-ils encore ? Tout le dispositif performatif mis en place renvoie à la société de contrôle induite par les impératifs de rentabilité et de rationalisation de l'intelligence artificielle. Les souvenirs, intangibles et immatériels, sont ici figés à jamais dans d'indéchiffrables propositions graphiques et plastiques muettes. Les machines les plus belles ne sont-elles pas celles qui sont inutiles ? Le poétique mutisme de ces dessins mystérieux lentement émergés du noir de fumée contraste avec les archives numériques qui engloutissent en une fraction de seconde les traces invisibles que nous laissons derrière nous. Dispositif éphémère, SARA n'est pour le collectif VOID qu'un premier chapitre d'un long process d'exploration labyrinthique de nos identités sonores privées et publiques.

 

SARA
VOID Collective
Botanique
236 rue Royale
1210 Bruxelles
Jusqu'au 17 avril 
Du mercredi au dimanche de 12h à 20h
www.botanique.be

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.

Newsletter
S'inscrire

Pour rester au courant de notre actualité,
inscrivez-vous à notre newsletter !

Soutenir mu in the city
Faire un don

Faites un don pour soutenir notre magazine !