Il était six fois la Dacie

Gilles Bechet
08 janvier 2020

Le musée gallo-romain de Tongres propose une plongée dans le passé antique de la Roumanie avec des objets et vestiges des six peuples qui se sont croisés sur les fertiles terres de Dacie.

Dans l’Antiquité, le territoire de l’actuelle Roumanie rassemblait des terres prospères et fertiles que les Romains avaient baptisées Dacie. Situé au carrefour entre le monde latin et grec, le monde slave et le monde perse, ce territoire a vu s’installer ou transiter différentes populations qui y ont laissé des traces. L’exposition du musée gallo-romain de Tongres, proposée dans le cadre d’Europalia Roumanie, s’intéresse aux objets et aux cultures de six peuples qui se sont succédé ou croisés en Dacie entre 650 avant J.-C. et 250 après J.-C., les Romains, les Daces, les Gètes, les Grecs, les Scythes et les Celtes.

Six espaces aérés

Tous ces peuples n’ont pas laissé d’écrits, ce sont donc des objets qui vont nous raconter cette histoire. Les pièces, prêtées par une vingtaine de musées et institutions roumaines, sont presque toutes exceptionnelles. On y trouve des objets d’apparat exhumés de sépultures, des armes, des bijoux ou des objets de la vie quotidienne. La scénographie, parfaitement pensée, s’articule en six espaces aérés qui s’ouvrent par une séquence filmée panoramique restituant les paysages ou les sites de fouilles. Les objets ont tout de suite une autre couleur. Le voyage dans le temps commence avec les Romains, qui ont fait de la Dacie une province après une longue conquête militaire à laquelle ont d’ailleurs participé des mercenaires venus de Tongres. L’occupation romaine, symboliquement veillée par les impressionnants bustes de Trajan et du chef dace qu’il a vaincu, s’est insérée dans toutes les facettes de la société, économique aussi bien que religieuse, culturelle ou gastronomique, comme nous le montrent quelques belles stèles et statues. Plus qu’imposer un mode de vie, les Romains se sont adaptés à la société dace qu’ils ont en retour transformée.

Bestiaire fantastique

Les Daces aimaient le vin que les Grecs produisaient à Rhodes. Ils veillaient à le transporter, le boire dans les règles de l’art à tel point qu’ils se sont mis à produire eux-mêmes des amphores, copiées de celles qui étaient importées, mais en remplaçant par d'illisibles gribouillis les poinçons originaux en caractères grecs. Ce sont aussi aux Daces que l’on doit une des pièces phares de l’exposition, des bracelets spiralés en or massif, en fait jamais portés, peut-être parce qu’ils pesaient chacun un bon kilo.

Avec les Gètes, l’influence Perse est nettement perceptible. Tant dans les yeux maquillés qui ornent l’avant du somptueux casque royal ou princier moulé dans une feuille d’or que dans le bestiaire fantastique de cerfs à six pattes et d’oiseaux à cornes ou dans la tête de taureau qui donne sa forme au rython (corne à boire) cérémoniel repris sur l’affiche. Les Grecs, qui avaient établi des colonies au bord de la mer Noire, sont restés 700 ans et ont surtout établi des liens économiques profonds, transformant le commerce et les habitudes de consommation.

D’autres grilles de lecture

Les Scythes, peuple nomade et guerrier, ont laissé moins de traces. On peut néanmoins admirer de belles armes, un impressionnant chaudron, peut-être pour des sacrifices animaux, et surtout la magnifique statue de guerrier qui trônait sur un tumulus et qui est une des premières représentations humaines dans cette culture. C’est aux Celtes que l’on doit un des clous de l’exposition, le casque d’un guerrier surmonté d’un faucon qui devait battre des ailes à mesure que son porteur à cheval s’avançait vers l’ennemi. De ce guerrier mercenaire, on ne sait pas grand-chose sinon qu’il devait atteindre la belle taille d’1m90, s’il faut en croire ses jambières réalisées sur mesure pour lui à Rome. L’intérêt de l’exposition, c’est qu’au-delà des objets exceptionnels qu’elle propose, elle sort du cadre strictement archéologique pour donner d’autres grilles de lecture sur nos sociétés contemporaines. Beaucoup d’objets sont dédoublés avec leurs copies locales ou leurs modèles d’origine. Une manière de relativiser le concept de frontières et de souligner que c’est grâce à leur perméabilité et à l’échange constant entre les cultures et les pratiques que les sociétés évoluent et progressent.

Dacia Felix
Grandeurs de la Roumanie antique
Musée gallo-romain
Kielenstraat 15
3700 Tongeren
Jusqu’au 26 avril 2020
Du mardi au vendredi de 9 h à 17 h.
Samedi, dimanche, jours fériés et congés scolaires, de 10 h à 18 h
www.galloromeinsmuseum.be

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.