Dans l’espace de Sophie Whettnall

Gilles Bechet
19 avril 2019

L’artiste bruxelloise Sophie Whettnall s’empare de la Centrale pour remodeler son espace et y déployer ses paysages mentaux dans lesquels elle intègre les impressions et dessins solaires d'Etel Adnan.

Pour sa première grande exposition monographique à la Centrale, l’artiste bruxelloise a choisi de travailler l’espace et de donner du poids au vide. C’est sur une maquette dans son atelier que l’exposition a été conçue, non pas comme un accrochage mais comme une déambulation au travers de différents espaces successifs. L’antichambre de ce parcours est une boîte noire dont un des murs est occupé par un long plan séquence tourné au Burkina Faso. Les Porteuses, des femmes en route vers le marché, défilent dans la douce lumière du petit matin, leurs possessions et marchandises en équilibre sur la tête. Cette performance physique, car ç'en est une, est intégrée avec une élégance et un naturel confondant. Que faire avec ses images captées comme un trophée ? Sophie Whettnall leur offre un mur de déambulation. De leurs charges qu’elles portent sans sourciller, elle a fait des sculptures monochromes posées sur des socles. Les artistes sont loin.

 

Une violence sourde


La banquise, la forêt et les étoiles. Le titre de l’exposition est tout un programme, il annonce la couleur de ce qui est à voir. Lever les yeux vers les étoiles. Des panneaux de papier argenté perforés d’une multitude de points nous mettent sur la piste d’une voûte céleste articulée comme un volume en suspension dans l’espace industriel de la Centrale. Tendue sur des bambous, les pans de la sculpture déposée au-dessus de nos têtes nous fait penser aux cerfs-volants et à leur légèreté.

Passé cette première étape, on déambule dans un espace dégagé et, pour paraphraser Sacha Guitry quand il parlait de Mozart, le vide qui entoure une pièce de Sophie Whettnall, c’est encore du Whettnall. Après les étoiles vient la banquise, sous forme d’un paysage éclaté d’un rose glacé. Il y a, sous ces teintes sucrées, une violence sourde, car on peut y voir aussi, sans trop d’effort d’imagination, un paysage après explosion.

 

 

Montée vers la lumière


Invitée à choisir un artiste invité, Sophie Whettnall a spontanément pensé à Etel Adnan, paysagiste de l’intime, qui s’exprime en deux dimensions, cette fois. L’harmonie entre les deux artistes est parfaite. Aux petits formats solaires de la Libanaise - litho, huiles ou dessins - répondent les sculptures installations de la Belge. Aux paysages presque abstraits et sereins inspirés par la Californie répondent les constructions mentales plus tourmentées de Whettnall. La traversée de la forêt est une montée vers la lumière de deux aveuglants projecteurs de cinéma qui jaillissent des perforations pour transformer de banals panneaux de bois industriels en une véritable dentelle captant la lumière.

 

 

L’humaine imperfection


Comme on a commencé, on termine par une vidéo. Trois visages de femmes, l’artiste, sa mère et sa fille, filmées en noir et blanc. Le maquillage, l’éclairage, les traits constellés de paillettes contiennent le ciel et la banquise, les yeux quand ils s’ouvrent l’effroi de la forêt. En bande-son, la confession de la mère qui évoque la transmission et des regrets. Les mots ne sont pas toujours compréhensibles, comme pour souligner l’humaine imperfection et les manques inhérents à toute transmission, mais pourtant terreau indispensable à la reconstruction et à la réinvention. En faisant demi-tour, on traverse les paysages qu’on découvre sous un autre angle. Comme tous les paysages, on les croit intangibles, immuables, mais ils changent avec nous, comme nous. Sans le regard, ils n’existeraient pas.

 

 

Sophie Whettnall, Etel Adnan
La banquise, la forêt et les étoiles
Centrale for contemporary art
44 place Sainte-Catherine
1000 Bruxelles
Jusqu’au 4 août
Du mercredi au dimanche de 10h30 à 18h
www.centrale.brussels

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.