Arthuis, nouvelle salle de vente à Bruxelles

Mélanie Huchet
14 février 2020

Nicolas Marceau et Christelle-Marie Scherrer, experts français reconnus et amis de longue date, ont décidé de relever le défi à Bruxelles en créant récemment Arthuis. Installée dans l’un des plus beaux hôtels particuliers de l’avenue Franklin Roosevelt, cette nouvelle salle de vente aux enchères est aussi une galerie d'art. Les deux associés souhaitent positionner le lieu comme une véritable ambassade d’art, une maison familiale pour collectionneurs passionnés guidés par l’excellence.

Jusqu'au 21 février, Arthuis accueille une première exposition, Locus of Control, de l’artiste français David Fathi. "J’ai découvert avec une immense émotion le travail de David Fathi en 2016 lors des Rencontres de la Photographie d’Arles. Je m’étais promis de l’exposer le jour où je possèderais mon propre espace," explique l’enthousiaste Christelle-Marie Scherrer. Un rêve qui se concrétise avec la présentation de deux séries : As Above, So Below, réalisée spécialement pour l’occasion tandis que Wolfgang date de 2016.

C’est en premier lieu une photo d’un ciel bleu plein d’espoir traversé par un petit nuage blanc que l’on découvre. C'est un moment suspendu, qui nous laisse contemplatif devant ce vide si esthétique, poétique rendu par les nuances de couleurs et le jeu d’ombre et de lumière. Mais que regarde-t-on véritablement ? C’est là que se niche toute la puissance et la subtilité créatrices du jeune photographe. Car ce que l'on pense identifier dans notre béatitude consternante est, en réalité, la trainée de fumée blanche d’un ... missile russe ! De l’espérance à l’effroi en quelque sorte. C'est une image prise et retravaillée d’une vidéo de propagande gouvernementale. Au sol, des trous marrons grands comme des tables basses en bois s’opposent aux ciels bleus (tous des images provenant de vidéos de propagandes gouvernementales d’essais balistiques contemporains à travers le monde). A nouveau  la beauté formelle nous attire par la chaleur du matériau. Il s'agit de reconstitutions ultra pixélisées des vues aériennes - trouvées sur Google - de 900 cratères causées entre 1950 et 1992 par des tests nucléaires dans le Nevada. Une zone située à seulement 100 km de Las Vegas ! Flippant, non, pour cette masse de touristes? Et bien non. Au contraire. A l'époque, on initia une fois par mois un spectacle avec cocktail en terrasse sur les toits des hôtels pour admirer le fameux champignon. Une tradition qui donna à la ville le surnom d’Atomic City ... Une installation vidéo fait rapidement défiler des centaines de cratères avec la vraie voix gouvernementale répétant de façon robotique "This is a test, this is only a test". A faire froid dans le dos. Cette série atypique met en exergue avec finesse le pouvoir militaire et son impact réel aussi bien sur terre que dans les airs.  

Des scientifiques superstitieux !

Wolfgang est une série de photos noir et blanc racontant l’histoire génialement loufoque de l’un des fondateurs de la physique quantique, Wolfgang Ernst Pauli, dont on voit ici le portrait grave et sérieux du scientifique. Bien que l’homme reconnu par tous ses pairs (on le surnommait la conscience de la physique), nombreux de ses collègues lui interdisaient l'accès de leur laboratoire. La raison ? La légende raconte que dès que l’homme rentrait dans une pièce les expériences échouaient, les machines tombaient en panne, etc. Ce phénomène lui valut le surnom de l’effet Pauli ! D’ailleurs en rentrant à notre tour dans la salle on ne peut s'empêcher de sourire et de penser que le fantôme Pauli est passé par là! Une photo tombée à terre, un trou dans le mur ou le cadre de son fameux portrait brisé en mille morceaux. Les œuvres présentées proviennent des archives photographiques du CERN (L 'Organisation européenne pour la recherche nucléaire) et couvrent trente ans de recherches de pointe. Mais attention ! David Fathi joue malicieusement avec son public car parmi les photos,  certaines ont été intentionnellement transformées par l’artiste. "Je souhaite que le spectateur sache qu'il y a des manipulations, mais sans révéler les vraies des fausses. On est alors forcé d'investiguer la part de fiction et la part de réalité. Exactement de la même manière que certains scientifiques blaguaient de l'effet Pauli, tandis que d'autres prenaient le problème très au sérieux", précise David Fathi. Dans les photos présentées ici, on y voit des phénomènes étranges : une grue qui explose, un homme coincé dans un mur, une voiture à deux doigts de chuter dans le vide, etc …

Avec le mélange de science, de superstition et de mystère,  l’artiste nous confronte à  un jeu ludique dans lequel il s’agirait de découvrir le vrai du faux. N’est-ce pas d’ailleurs son but depuis le départ ? Nous manipuler pour nous montrer que les puissants de ce monde nous manipulent sans cesse ? Écoutez le photographe parler du titre de l’exposition : “ Il me paraît être un bon concept englobant de nombreuses similitudes entre mes différents travaux. Le locus de contrôle est un concept de psychologie qui évalue si une personne pense avoir le pouvoir sur sa propre vie, ou si elle pense que sa vie est contrôlée par des forces extérieures. La plupart de mes travaux examinent les grands courants scientifiques ou politiques. J’essaye de révéler dans un joyeux chaos la difficulté d’avoir du pouvoir sur nos vies quand ce sont en fait les forces politiques, sociales et scientifiques qui dictent les règles." David Fathi est un artiste à la réflexion et à la mise en scène jubilatoires.  A suivre de près, ainsi que les autres activités de la maison !

David Fathi, Locus of Control
Arthuis
90 av. Franklin Roosevelt
1050 Bruxelles
Jusqu’au 21 février
Du lundi au vendredi de 11h à 17h, samedi de 12h à 17h

https://www.arthuis.com

Mélanie Huchet

Journaliste

Diplômée en Histoire de l’Art à la Sorbonne, cette spécialiste de l’art contemporain a été la collaboratrice régulière des hebdomadaires Marianne Belgique et M-Belgique, ainsi que du magazine flamand H art. Plus portée sur l’artiste en tant qu’humain plutôt qu’objet de spéculation financière, Mélanie Huchet avoue une inclinaison pour les jeunes artistes aux talents incontestables mais dont le carnet d’adresse ne suit pas. De par ses origines iraniennes, elle garde un œil attentif vers la scène contemporaine orientale qui, bien qu’elle ait conquis de riches collectionneurs, n’a pas encore trouvé sa place aux yeux du grand public.