Confinement et images d’espoir

Vincent Baudoux
11 décembre 2020

David Hockney était dans sa résidence de Normandie au printemps dernier. Surpris par le confinement, il a produit en quelques mois des centaines d’images dessinées sur iPad, et des dizaines d’acryliques sur toile. Il en résulte deux expositions, l’une cet automne avec les peintures à la Galerie Lelong à Paris, l’autre au printemps prochain à la Royal Academy de Londres à partir des tirages numériques géants, issus de ses dessins électroniques, comme on avait déjà pu en voir à Londres, Amsterdam et Cologne ces dernières années.

Splash et polaroïds 

À quatre-vingt trois ans (il est né en 1937), David Hockney a toujours bon pied, bon œil … malgré la surdité qui l'afflige depuis plus de quarante ans. Ceci lui permet de se concentrer sur l’aspect visuel des choses. On se souvient de son tableau mondialement connu A Bigger Splash en 1967, décrivant la giclée d’un plongeur déjà disparu sous la surface de l’eau, liquéfié, littéralement. Avec la question sous-jacente : comment peindre, c’est-à-dire figer sur la toile, pour longtemps, ce qui ne dure qu’un instant ? Comment offrir l’éternité au flash volatilisé ? Voilà pourquoi, depuis ses débuts, l’artiste est féru de photographie, et réalise nombre de tableaux à partir de photos, ou plus carrément encore des assemblages de polaroïds en autant de fragments qui reconstituent vaille que vaille le moment disparu, qu’il soit spatial ou temporel.

La densité du temps 

On sait David Hockney obsédé par la durée. D’où sa fascination pour les thèmes séculaires de nos cultures occidentales, portraits, natures mortes, paysages, toutes choses bannies par cette partie de l’art contemporain qui assimile l’art à une activité de compétition, repoussant les frontières du jamais vu, plus loin, plus fort, plus étonnant. Or, c’est avant tout par l’inscription dans la géologie du temps que Hockney se sent concerné. Ce qui explique pourquoi l’artiste a adopté le smartphone et l'iPad dès le début. Car leur mémoire permet mieux que tout autre l’enregistrement simultané des temps présent et passé, elle est capable de rebobiner ou débobiner une durée en direct ou disparue. Ce n’est pas la technologie en elle-même qui intéresse David Hockney, mais sa capacité à accumuler l’épaisseur temporelle, son poids, sa densité, tout comme à la longue l’accumulation de flocons de neige volatiles devient la masse des glaciers. Avec l'iPad, ici et maintenant ne sont pas seulement aujourd’hui, mais aussi hier, avant-hier, sans jamais penser au lendemain. Est-il dès lors étonnant qu’avec l’âge, Hockney s’émeut toujours plus des tableaux de Rembrandt, qui, de son côté évoluait dans les mêmes obsessions ? Mais, là où le Hollandais ne voit que déchéance inéluctable, l’Anglais y voit une matière première positive ! La différence est radicale.

L'iPad 

Le iPad n’est pas plus compliqué à manipuler qu’une boîte d’aquarelles. Son stylet (pencil, crayon électronique) ne requiert pas plus de dextérité que la manipulation de la mine de plomb ou le pinceau. Toutefois, et c’est ce qui en fait la difficulté, il exige simultanément la capacité de dessiner et de peindre, ce qui en fait une nouvelle manière de voir, bien différente de la tradition qui sépare nettement les deux types de perception, dessin d’un côté, coloris de l’autre. Longtemps avant l’apparition de cette technologie, et puisque David Hockney pratiquait déjà le dessin aux crayons de couleur, on comprend mieux son intérêt pour Vincent Van Gogh, qui pratique la peinture en juxtapositions successives de touches à la fois dessin et couleur. C’est en cela que (bien à son insu) les dessins de Van Gogh pourraient être prémonitoires : constitués d’agglomérats de points et de segments linéaires en noir et blanc, «il suffit» de les transposer en traces de couleurs variées. Exactement ce que fait David Hockney avec son iPad.

Le feu et la glace 

Même quand il peint les plus épanouis de ses paysages, Vincent Van Gogh souffre. Ses tableaux se construisent en coups de brosse nettement distincts, tous variés, chaque inscription étant la pièce d’un puzzle qui se met difficilement en place afin de trouver un compromis entre la figuration du lointain et la proximité surfacière de la toile. La manière dont le pinceau de Van Gogh s’arrache au pigment indique un autre tiraillement, car chaque mouvement y est écrasé, évoquant les limons de sa jeunesse, glaiseux, lourds et enténébrés. Et si la boue y devient douloureusement lumière, finalement, elle reste néanmoins de la bauge. Rien de tout ceci chez Hockney, car l’écran lisse du iPad le délivre de telles adhérences. C’est même plutôt l’inverse qui se produit, car la surface glissante laisse des traces aussi visibles que celles du patineur sur la glace. Cette image dit assez bien ce que sont les images actuelles de l’artiste anglais : la mémoire accumulée de trajectoires successives, nombreuses, qui en se superposant, encore et encore, deviennent image, peinture, tableau. Tout se trouve là, dans l’assemblage de signes directement dessinés en couleurs. A ce moment, malgré leur différences abyssales sur le plan psychologique, Van Gogh et Hockney sont frères.

Patinage, escrime, danse, etc.,

Il patinait merveilleusement,
S’élançant, qu’impétueusement !
R’arrivant si joliment vraiment.

Fin comme une grande jeune fille,
Brillant, vif et fort, telle une aiguille,
La souplesse, l’élan d’une anguille.

Des jeux d’optique prestigieux,
Un tourment délicieux des yeux,
Un éclair qui serait gracieux.

Parfois il restait comme invisible,
Vitesse en route vers une cible
Si lointaine, elle-même invisible...

Invisible de même aujourd’hui.
Que sera-t-il advenu de lui ?
Que sera-t-il advenu de lui ? 

Comment dire mieux que Paul Verlaine les qualités du dessinateur David Hockney ? Le vocabulaire du patinage artistique se révèle encore trop réduit, tant la vingtaine de figures de base de la discipline ne suffisent pas. Peut-être, d’ailleurs, faut-il y ajouter les techniques de l’escrime, puisque la main du dessinateur virtuose fait mouche d’une touche aussi rapide et précise qu’inattendue. Rien de mécanique ou de répétitif ici. Observer l’œil et la main de Hockney qui peint et dessine revient à assister à un ballet ou chaque mouvement s’improvise et s’invente, quand, par exemple, l’artiste suggère un feuillage, d’abord un essaim, un vol d’étourneaux ou banc de sardines. Avec le temps, la prolifération indifférenciée se transforme à la façon dont les cellules souches se muent progressivement en embryons, puis organes, ici un saule, là un pommier ou un nénuphar. On assiste à des particularisations toujours plus précises, l’ensemble des couleurs et des touches convergeant vers une image qui fait tableau. 

Le printemps et l’automne 

Nous sommes au coeur du moment créatif cher à David Hockney, l'iPad permettant de visualiser le processus dans le temps, d’en garder la mémoire. Comment l’élémentaire d’un contact anonyme se différencie-t-il jusqu’à devenir une singularité complexe ? La durée en est un des éléments indispensables, nécessaire pour passer du germe au fruit, puis du fruit en sa dissémination en semences. Voilà pourquoi l’artiste apprécie particulièrement le printemps et l’automne, les deux moments les plus prolifiques en opportunités, en transitions pleinement visibles, au contraire de l’été et de l’hiver, beaucoup moins riches selon ce critère. Chaque connexion du crayon coloré électronique devient une graine semée, un déchet végétal se transformant en humus, en cours de régénérescence. Si l’œuvre de David Hockney interpelle autant, c’est qu’elle réplique le fonctionnement du vivant. 

David Hockney, Ma Normandie 
Galerie Lelong
Paris
Jusqu'au 27 février 2021
Réservation en ligne conseillée
www.galerie-lelong.com

David Hockney, The Arrival of Spring 
Royal Academy
Londres
Du 27 mars au 22 août 2021
Réservation en ligne
https://www.royalacademy.org.uk

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.