Hulot au musée

Vincent Baudoux
18 juin 2020

Quand l'un de nos meilleurs illustrateurs (David Merveille), amoureux d’un génie du cinéma français (Jacques Tati), rencontre le monde des chefs-d’œuvre de l’art (liste non exhaustive), cela crépite comme les étincelles d’un cierge magique sur le gâteau d’anniversaire. L’exposition présentée actuellement chez Huberty & Breyne en est la démonstration.


Le sacré et le profane

Une des images exposées relate le fameux bucrane de Picasso, une selle et un guidon de vélo qui, isolés de leur contexte pragmatique, acquièrent une tout autre dimension. Ils deviennent l’équivalent d’un masque africain, mais réalisé à partir de matériaux déclassés et mis à la poubelle. Il y a métamorphose. Un saut auquel Hulot, déconcerté, ne comprend rien, car on passe du monde utilitaire au monde surnaturel, de la force du mollet aux énergies invisibles de l’Univers. Désacralisation encore que le Francis Bacon aperçu dans un camion de livraison frigorifique, stationné porte ouverte devant une boucherie. Plus jamais on ne pourra regarder le tableau de Hockney de la même manière lorsque, devant A Bigger Splash, on voit des habits posés sur le sol. Il fait chaud, l’eau semble bonne. Personne dans les environs, et hop, ni vu ni connu, Hulot a plongé, il a traversé l’écran, s’en est allé voir sous la surface ! Une telle image n’est pas sans rappeler Lewis Carroll et plus précisément De l’autre côté du miroir. Mais là où Hockney joue le mystère de la désertion humaine, Hulot-Merveille y substituent une présence aussi incongrue qu’intempestive. Du Tati tout pur.


Prétextes à dérapages

« Monsieur Hulot dans un musée, c’est comme un enfant dans une église; ne pas courir, ne pas faire de bruit, ne pas rigoler, ne surtout pas déranger… Mais tout est prétexte à déraper. C’était pour moi l’occasion, grâce au personnage de Hulot qui s’y prête si bien, de mettre un nouveau regard sur ces classiques, auxquels on n’ose plus toucher », renchérit David Merveille, une autre façon de dire que l’on passe de la révérence à la fantaisie. Les plus grands noms de l’histoire de l’art sont invités à la fête. Outre les trois déjà évoqués, citons Monet, Mondrian, Ingres, Hokusai, Rodin, Van Gogh, Warhol et quelques autres encore, soit dix-huit petits morceaux de plaisir à découvrir dans leur mise en scène spécifique. Un petit théâtre, car le tableau ne serait qu’un plan, une séquence comme au cinéma. Du statique muet on passe au dynamique narratif. C’est aussi une manière de faire parler ces chefs-d’œuvre, leur faire raconter non pas leur histoire (les guides font cela très bien), mais une péripétie sortie de l’imagination d’un autre artiste.


Une ligne presque claire

La confrontation n’est pas qu’un tableau qui devient récit imaginaire, elle oppose deux systèmes graphiques. D’un côté la couleur et les matières picturales, voire la sculpture (Rodin, Giacometti, César); de l’autre, la mine de plomb qui traite son sujet façon ligne… presque claire. Ligne claire assouplie dans la rigueur de son principe, puisqu’un certain désordre fait partie du jeu (les chaussettes de Hulot, les saucisses emportées par le chien, etc.), qui accompagne des fluctuations dans l’épaisseur du trait pas uniformément noir, jouant subtilement des variations de lumière, et s’affirme comme dessin tout en nuances. Quelques rondeurs aussi, une quasi volumétrie, et quelques ombres, légères. Mais comment passer de l’un à l’autre ? Le plasticien accole la frontalité des tableaux et la profondeur, voire la perspective indiscutable. Face à l’évidence de l’œuvre et sa présence mnésique, les finesses du dessin. Ce dernier accueille l’œuvre dans son propre décor, l’espace dégagé étant déjà le mur des cimaises. On pourrait dire l’inverse, que les cimaises du musée s’étendent à la fiction dessinée. Deux mondes bien séparés, mais avec des traits d’union narratifs.


Un simple moment

La présente exposition ne signifie qu’un moment dans l’ensemble de la carrière de l’auteur. Le livre TATI par MERVEILLE aurait dû être présenté conjointement, hélas, le Covid-19 étant passé par là, ce sera pour septembre. Publié par Dupuis/Champaka Brussels, il reprend une sélection de l’ensemble du travail de David Merveille à propos de Jacques Tati, dont quelques images récentes exposées ici. Un délice, et une manière de voir autrement les chefs-d’œuvre qui montre que l’on peut faire preuve d’intelligence autant que d’espièglerie.

David Merveille - Monsieur Hulot
Galerie Huberty & Breyne
33 place du Châtelain 
1050 Bruxelles
Du 19 juin au 25 juillet
Du mardi au samedi de 11h à 18h
https://www.hubertybreyne.com

Covid-19 : aucune mesure spécifique autre que le bon sens

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.