Décadrage en règle chez Dépendance

Mylène Mistre-Schaal
10 février 2022

Jusqu’au 26 février, Dépendance rassemble cinq artistes contemporains dont l’approche brouille les pistes de la représentation. Jeux de formes et compositions éclatées, strates de matière, papiers déchirés ou corps kaléidoscopiques : Meg Lipke, Marley Freeman, Lili Dujourie, Hans Breder et Linder prennent l’évidence de la perception à bras le corps pour mieux perturber la ligne habituelle des chemins de l’art.

Imaginée par le jeune curateur et critique belge Louis-Philippe Van Eeckhoutte, l’exposition est placée sous le parrainage d’une œuvre de Magritte, la mythique Evidence éternelle. Radicalement moderne, elle présente le portait fragmenté de la femme de l’artiste. Son visage, ses jambes ou encore sa poitrine font chacun l’objet d’un morceau de toile différent, sis dans un cadre qui lui est propre. En fonction de leur agencement, le corps représenté se fait un ou multiple, tout ou partie. Un certain culte du fragment et une belle dose de subversion que l’on retrouve à différents degrés chez les cinq artistes présentés chez Dépendance jusqu’au 26 février.


Matières à abstraction

Le parcours est ponctué de quatre œuvres récentes de la captivante Meg Lipke, artiste textile basée à Brooklyn. Cousues, assemblées puis peintes, leurs formes organiques titillent les vides et les pleins. Tels des talismans colorés, elles s’ornent parfois de motifs folkloriques et racontent l’héritage familial de la plasticienne, qui puise ses racines dans l’industrie textile anglaise. A la frontière entre peinture et sculpture, ces expérimentations tridimensionnelles envoient balader toute notion de cadre pour mieux laisser la matière se déployer. Avec ses chairs gonflées de polyester, Pink Figure Frame nous évoque un gros coussin qui file le coton de rêves bariolés. Le rose se teinte de jaune, se rehausse de touches vertes et iridescentes dans un tye and dye inspiré.

Deux autres artistes de la sélection empruntent plus clairement encore la voie de l’abstraction. Les color fields de Marley Freeman d'abord, énigmes visuelles où strates picturales et formes fluides semblent couler de source. Leur rendu presque « liquide » doit beaucoup à l’usage conjoint de la peinture à l’huile et de l’acrylique dont les textures, entre opacité et transparence, sont sublimées par un usage quasi matiériste du pinceau (dont on devine les traces). Aux audacieuses compositions de la jeune artiste (dont l’hypnotique Fifth Season), répondent celles de la plasticienne belge Lili Dujourie. Des natures mortes d’un minimalisme radical où tranche la présence de papiers déchirés. Datées des années 1970, elles témoignent des premières inflexions prises par Dujourie, avant de se lancer dans l’exploration de la photo et de la vidéo.


Corps et décors

La plasticité du corps et sa perception dans l’espace constituent l’autre grande thématique déroulée par l’Evidence éternelle. Un des murs de la galerie, scandé par quatre photographies en noir en blanc, décline une série de nus à la beauté hybride et aux contours kaléidoscopiques. Par un simple jeu de reflets, Hans Breder décuple les courbes féminines et flirte avec l’esthétique des photomontages surréalistes. D’une sensualité perturbante, Body Sculpture (Iowa, Old man’s creek) décadre les lignes d’un corps partiellement immergé dans l’eau frémissante d’une rivière.

A cette étrange douceur des chairs, répond l’aura punk du travail de Linder. Rebelle et profondément féministe, elle se distingue avec ses détonants collages, mêlant iconographie porno, magazines féminins et publicités seventies. Chez Dépendance, elle présente trois photographies, habilement perturbées par l’ajout d’une coulure d’émail coloré. La matérialité du vernis, telle une coulée de lave en fusion ou une flamme vive, transpose les danseurs et ballerines de l’image d’origine dans une autre dimension, radicalement performative.

En créant de nombreux échos, L’Evidence éternelle fait sauter aux yeux la force des contrastes. Vides et pleins, abstraction et figuration, couleurs et noir et blanc y sont mis en tension pour mieux fragmenter notre perception et réveiller nos émotions.

 

L'évidence éternelle 
Dépendance 
4 rue du Marché aux Porcs 
1000 Bruxelles
Jusqu'au 26 février
Du mercredi au vendredi de 14h à 18h, samedi de 11h à 18h 
https://dependance.be/

 

Mylène Mistre-Schaal

Journaliste

Historienne de l’art avec un goût prononcé pour l’art contemporain, Mylène Mistre-Schaal est collaboratrice régulière pour le magazine culturel Novo. Elle écrit également pour le city-magazine français ZUT et pour la revue Hermès. Co-autrice du livre L’Emprise des Sens aux éditions Hazan, elle s’intéresse tout particulièrement aux rapports sans cesse renouvelés entre l’art et les cinq sens. 

 

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