Le retour aux origines de Matisse

Gilles Bechet
27 novembre 2019

Le Musée Matisse au Cateau-Cambrésis propose une copieuse exposition qui revient sur les années de formation de l’artiste, une matrice originelle qui contient toutes les prémices de l'œuvre à venir.

La plupart des grands artistes sont devenus des marques qui reposent sur l’impact visuel de leurs œuvres emblématiques, souvent réalisées pendant leur période de maturité en ignorant ce qui les a construit. Alors qu’on célèbre le 150e anniversaire de la naissance de Matisse, le Musée Matisse du Cateau-Cambrésis revient sur les années de formation de l’artiste. Ce qui rend ce parcours passionnant et pertinent, c’est qu’il ne s’agit pas d’une évolution linéaire mais plutôt d’allers et retours tant thématiques que plastiques. Comme l’a remarqué l’artiste à la fin de sa vie, « Tout était là depuis le début ».

Sortez dessiner !

Le parcours chronologique s’ouvre par le contexte familial. Né dans cette même ville du nord de la France qui a accueilli de son vivant le premier musée qui lui était consacré, Henri Matisse n’est pas issu d’une famille d’artistes et il ne se destinait pas à priori aux beaux-arts. Si son destin a basculé, c’est par le hasard d’une boîte de dessin sur un lit d’hôpital. Sa première nature morte reprend les livres de droit qu’il a abandonnés sans regret pour se consacrer à la peinture. Refusé aux Beaux-Arts de Paris, il a pu bénéficier des cours de Gustave Moreau, où il a côtoyé Henri Evenepoel. Le peintre symboliste martelait deux conseils à ses élèves : sortez dessiner dans Paris et allez au Louvre copier les grands maîtres. On peut ainsi voir, à côté de nus académiques de très belle facture, des croquis pris sur le vif de bateliers ou de chanteurs de caf’conc. De cette même période, une fascinante série de dessins autoportraits où le trait semble prendre sa liberté pour s’effacer progressivement et ne laisser qu’une vague silhouette et un œil. Grâce aux prêts généreux du Musée de Louvre, on peut admirer les copies de Matisse à côté des originaux. La Pourvoyeuse de Chardin, fidèle mais pas littérale, mais surtout les deux interprétations de la nature morte aux fruits du peintre hollandais Jan Davidszoon de Heem. La première, réalisée en 1893, est appliquée et fidèle, alors que celle de 1915, prêtée par le MoMa, est une réinterprétation totale, tant par ses lignes que par ses formes et couleurs.

Un regard d’enfant

Après cette période de copie, le jeune Matisse se plonge dans les courants contemporains. Il se fait pointilliste à l’invitation de Signac et se laisse gagner par les couleurs et la touche du fauvisme. On peut ainsi comparer deux autoportraits peints en 1906, l’un par Picasso, l’autre par Matisse. Un des mérites de l’exposition est de ponctuer le parcours de citations extraites des écrits de Matisse, qui avait un regard fin et lucide sur son évolution et sur ses ambitions artistiques. Il dit, par exemple, qu’il est tout aussi important de s’inspirer des grands maîtres pour profiter de leurs apports que de s’en détacher par la suite. Artiste complet, Matisse pouvait, dans une même journée de ce début de 20e siècle, passer de la sculpture au dessin et à la peinture. Une section se consacre aux outils de son atelier et à son bref séjour dans celui de Rodin. En sculpture comme en peinture, il était guidé par une même volonté de simplification et de cohérence interne. Un dernier texte, d’une étonnante actualité, encourage les artistes à se dégager du flux d’images qui peut les envahir, pour regarder les choses comme la première fois, avec un regard d’enfant.

L’exposition a choisi de s’arrêter en 1915, période à laquelle Matisse avait définitivement établi son statut d’artiste. Pour goûter plus, il suffit de se promener dans ce qui reste de la collection permanente, en terminant par la superbe salle qui expose les dessins que Matisse avait légués au musée lors de son inauguration en 1952 et qui sont présentés dans un accrochage proche de celui d’origine.

Devenir Matisse
Musée Matisse
Place du Commandant Richez
59360 Le Cateau Cambressis
France
jusqu’au 9 février 2020
Du mercredi au lundi de 10h à 18h
www.museematisse.fr

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.