Ecole de Mons : deux siècles de vie artistique (1820-2020)

François Liénard
02 juin 2020

Cette exposition organisée par le BAM est un voyage dans le temps, en l'espace riche de cet ancien comté élevé de terrils et de leurs chevalements, d'un beffroi et de hautes idées sur l'art. Quelques pièces maîtresses judicieusement choisies dans le patrimoine artistique montois sont la fine fleur du charbon réunie en cette anthologie. Chemins de balise ou de traverse, à flanc de crassier, dans les jardins des corons ou dans le dédale des ruelles du Borinage, en voici quelques diamants noirs.

La jeune mère attentive (s.d.) de Germain-Joseph Hallez nous rappelle, dans ses suaves draperies, le délicieux Fragonard aux toutes fins du rococo, Sainte Barbe apparaissant aux mineurs après un coup de grisou (1860) de Modeste Carlier est un miracle teinté de romantisme noir, Industria (1894) d'Antoine Bourlard est une dense mythologie, une mise en scène inspirée à la gloire des travailleurs. Antoine Bourlard est sans doute la première grande figure d'un art montois avec ses plaines, ses nus et ses ouvriers traités de manière académique mais avec grande sensibilité. Cécile Douard est l'une de ses élèves, ses glaneuses de charbon, ses hiercheuses et surtout son extraordinaire Terril (1898), formidable ascension d'un peuple dans des nuées d'anthracite, en font l'une des artistes les plus douées en cette fin de siècle. 

L'un des tout grands artistes de ce que l'on pourrait appeler l'Ecole de Mons est Anto-Carte. Sa Pietà (1918) est un hymne à ces héros des temps modernes, ces telluriens, ces Prométhées aux enfers que sont les mineurs qui creusent les tréfonds de la terre pour y rapporter le feu. Anto-Carte fait partie de ce premier groupe d'artistes qui se réunissent ici sous la bannière d'un réalisme érudit qui excelle dans les scènes de genre et le portrait. Retour au réalisme empreint de modernité comme on le voit dans cet entre-deux-guerres inquiet chez André Derain ou Christian Schad. Allégorie (1934) de Louis Buisseret à la belle mise en scène ou Nu couché (1934) de Léon Devos aux lumières poudreuses qui voilent les chairs en sont de beaux exemples. En marge des groupes, citons encore Arsène Detry, qui fit des paysages borains une leçon de couleurs, et les villages et leurs corons dépoussiérés se parent alors des plus fraîches malachites, des plus lumineux lapis-lazuli. Les années 1930 seront également celles du surréalisme avec Le regard du silence (1938) de Louis Van de Spiegele, cette marine anthropomorphe, Les chants de Maldoror (1939) d'Armand Simon, ces cauchemars croqués sur le vif ou Elue (1945) de Marcel G. Lefrancq, ces arcanes photographiées – et peut-être aurait-il fallu évoquer aussi le Groupe surréaliste de Hainaut et Haute Nuit. La salle la plus spectaculaire est celle du groupe Maka, avec des œuvres aux compositions puissantes qui vous prennent aux tripes. Un certain regard (1972) de Michel Jamsin aux matières électriques, Fièvre (1972) d'Yvon Vandycke aux pâtes qui souffrent, Le Monde-L'Oppression (1972) de Charles Szymkowicz, manifeste de plus de six mètres sur trois qui vous crie l'injustice au visage. Le Minotaure (1972) de Jean-Marie Molle est un coup de boutoir, une peinture animale qui mugit dans le Musée. La sculpture n'est pas en reste avec d'expressives terres émaillées de Christian Leroy et des corps qui se contorsionnent dans les résines de Paule Herla. Elève d'Yvon Vandycke, Perrine Moreau nous ramène à l'apaisement avec un superbe Divan Rouge (1982), ce cœur délicatement capitonné qui bat dans ses huiles.

Le monde n'étant pas le village que l'on nous fait croire, on ne vit pas l'art de la même façon à Mons qu'à Madagascar ou au fin fond du Mississippi, question de racines, de sève et de terreau, et celui de Mons est constitué d'un charbon particulier. Fait de luttes sociales, d'une figuration qui n'a jamais totalement renié un certain académisme et que seul le surréalisme a pu un temps remettre en cause. A parcourir le XXe siècle montois, force est de constater que les modernismes, qu'ils soient cubistes, futuristes, abstraits, géométriques ou conceptuels, n'ont pas laissé un grand souvenir, à de rares exceptions près. Cette méfiance envers les avant-gardes s'explique sans doute par le rôle joué par l'Académie des Beaux-Arts locale qui a formé tant de générations d'artistes. Un bel exemple est le groupe Nervia, qui exerça son élégant classicisme moderne dans les années 1930 avec des peintres comme Léon Devos, Louis Buisseret ou le grand Anto-Carte. Un autre exemple est celui du groupe Maka, dont les membres proviennent de l'atelier de peinture de Gustave Camus – voyez son fervent polyptyque La faim dans le monde (1967) –, collectif qui parvint à s'extraire de cet académisme sans renier une puissante figuration et inventer un nouvel expressionnisme. Les avant-gardes montoises et alentour, s'il y en eut, s'appellent Hainaut Cinq (Zéphyr Busine, Gustave Camus, Gustave Marchoul, Jean Ransy et Roger Dudant), Cuesmes 68 (Paule Herla, Danny Vienne, Edmond Dubrunfaut), Cap d'Encre (Gustave Marchoul, Jules Lismonde, Gabriel Belgeonne), Tandem (Gabriel Belgeonne, Jean Cotton, Jean-Marie Mahieu), Maka (Yvon Vandycke, Charles Szymkowicz, Michel Jamsin), Art Cru (Yvon Vandycke, Calisto Peretti, Christian Leroy) ou Polyptyque (avec des membres d'Art Cru). Mais peut-être la plus juste expression de l'avant-garde locale est-elle contenue dans la seule galerie montoise d'art vivant, la galerie Koma animée par Jean-Pierre Denefve depuis plus de quarante ans. Et qui a participé à l'éclosion de talents, et à la diffusion de leurs œuvres, comme Michel Jamsin, Jean-Claude Saudoyez, Mireille Liénard, Sylvie Ronflette et tant d'autres.

A propos d'art vivant, la section contemporaine, confinée dans le sous-sol de l'exposition, a hélas du mal à soutenir la comparaison avec les étages supérieurs, sans doute principalement à cause du choix des œuvres souvent peu représentatives. Sortent du lot La prière de Sylvie Ronflette, objet précieux inclus d'intenses pensées et de rêves pénétrants, ou Night and Day, le polyptyque de Jean-Pierre Scouflaire aux délicats papiers marouflés de brume. S'ensuivent des manipulations conceptuelles, des installations aléatoires ou de dispensables expressions confusément urbaines dans l'air du temps. Manque peut-être, afin de se désengourdir du formol de cet art contemporain anesthésié, une encre aux parfums d'Italie de Stefano Console, un dessin aux extravagances d'arrière-pays de Serge Poliart ou un calembour graphique d'Olivier Sonck. Il nous faudra sans doute attendre encore pour faire le tri dans ce que rejette la marée à chaque génération, entre épaves et trésors, anecdotes et histoire.

Il est bon de voir pareille exposition dans une Wallonie qui a souvent eu peu conscience de son patrimoine - patrimoine d'arts et de lettres -, incarné dans un livre, une toile, une chapelle ou un château de l'industrie. Patrimoine en péril dans les tempêtes économiques, sociales et morales que nous traversons, tagué d'injures sur les murs de notre vivant passé, au charme et à la poésie sacrifiés à la mode gesticulante et au profit de très bassement matérielles contingences. A quand une exposition, ne disons pas d'art contemporain, appellation qui peut à force de fatuité et de surestimation nous sortir par tous les trous de mémoire, mais d'art actuel, vivant, mêlant toutes générations confondues ce qui se fait de meilleur sur la scène de notre cher Hainaut, depuis Mons, du levant vers le couchant de sa province, et au-delà.

 

École de Mons. 1820 - 2020
BAM
8, rue Neuve
7000 Mons
Jusqu'au 16 août
Horaire modifié : du mardi au dimanche de 12h à 18h
Avant votre visite, l'achat de tickets est nécessaire soit en ligne via www.visitmons.be soit par téléphone au 065/33.55.80 (Du lundi au vendredi de 10h à 12h et de 14h à 17h30. Le paiement se fera par carte de crédit et l'envoi du billet électronique par mail)

 

François Liénard