Couper-coller, 400 ans de collages

Vincent Baudoux
30 août 2019

La Scottish National Gallery of Modern Art à Edimbourg présente jusque fin octobre une exposition qui se veut la première au monde à investiguer l’art du collage de manière extensive. Quatre cents pièces, de toutes époques, rassemblées pour cette exposition unique qui ne voyagera pas, les oeuvres étant jugées trop fragiles.

Couper-coller est devenu un jeu d’enfant, quoi de plus banal pour nos ordinateurs ? Et pourtant... En art, on attribue le premier collage à PicassoNature morte à la chaise cannée, en 1912, il y a à peine plus d’un siècle, une toile ovale sur laquelle est collée une toile cirée imitant un cannage, l’encadrement constitué d'une grosse corde. Culotté ! Provocant même, quand on sait la lutte acharnée que se livrent à ce moment les anciens et les modernes. Ce sera le départ (l’autorisation, a-t-on envie de dire) d’une méthode appelée à faire les beaux jours de l’activité artistique du vingtième siècle. Les plus grands et les meilleurs s’y étant mis, Picasso, Georges Braque, Henry Matisse, Max Ernst, Francis Picabia, Dada, les surréalistes, etc. Fait remarquable, l’exposition présente nombre de femmes, dont Deborah Roberts, Annegret Soltau, Cindy Sherman, Edith Rimmington, Hannah Wilke, Carolee Schneemann pour ne citer que quelques artistes contemporaines aux pratiques les plus diverses. Elles côtoient les grands classiques masculins, Robert Rauschenberg, Peter Blake, Edouardo Paolozzi, Richard Hamilton. Dans un autre registre, on découvre cette superbe esquisse de James Rosenquist (dont la possibilité de voir des projets est rarissime), ou encore cet autoportrait insolite d’Andy Warhol réalisé à partir de plusieurs fragments sérigraphiés à la façon des Marilyn. Quelques artistes réservent au collage l’exclusivité de leur pratique, tel Kurt Schwitters, superbement bien présenté ici avec trois pièces de qualité exceptionnelle.

Les écrivains ne sont pas en reste, André Breton et Paul Eluard prenant part au jeu. On s’amuse des collages de Terry Gilliam, l'un des mythiques Monty Python, qui montre Freud couché sur un divan racontant ses fantasmes, ainsi qu’une image destinée à visualiser le principe de Brazil. Un film exhibe Carolee Schneemann, artiste performer dans le New York des années 1960 : nue, elle enduit son corps de colle, puis se vautre dans une pile de papier déchirés, devenant ainsi un collage vivant. Comment ne pas être surpris par le côté grinçant des collages de Jamie Reid, ami de Malcolm McLaren, à l’époque manager de The Sex Pistols ? Pour rester dans le domaine musical, on découvre le making of de la pochette mythique imaginée par Peter Blake et sa femme Jann Haworth pour les Beatles Sergeant Pepper’s Lonely Hearts Club Band en 1967.

 

Photographies

Le collage photographique est bien représenté, non seulement dans sa disparité, mais par le fait que, dès le début, ce médium supposé objectif berne son propre objet, d’abord pour des raisons techniques. Ainsi cette vue marine de Gustave Le Gray en 1857, un astucieux montage nécessité par les temps d’exposition différents entre les nuages ensoleillés et l’étendue plus sombre de la mer. La même année, Henry Peach Robinson réalise une prise de vue tout en émotion du décès d’une jeune fille parmi les siens... qui n’est que mise en scène d’éléments disparates. La tristesse qui émane de l’image étant un montage de prises de vues indépendantes l’une de l’autre, mais savamment juxtaposées dans le secret de la chambre noire. Un sommet de traficotage est atteint avec cette photographie de Thomas Roger, toujours en 1857, montrant quatre générations d’une même famille s’étalant sur près d’un siècle : impossible. Plus tard, l’artiste allemand Helmut Herzfeld, traumatisé par la guerre, anglicisera son nom en John Hartfield quand, soldat de la Première Guerre mondiale, il réalise dans les tranchées une série de collages antifascistes d’inspiration dada. Vu ainsi, le photomontage est subjuguant : la vérité est mensonge puisque l’évidence n’est qu’illusion. Quand on sait que Photoshop n’a été commercialisé qu’au début des années 1990, on est sidéré de voir que les effets obtenus d’un clic désormais ont été inventés bien plus d’un siècle auparavant, à la main, par une série d’artisanes et d’artisans doués et discrets qui ont su exploiter au mieux, avec inventivité, labeur, intelligence, pugnacité, toutes les possibilités du médium, même les moins évidentes.

Le parcours des salles est chronologique, et là, la surprise est de taille : en Europe, les premiers collages remontent aux treizième et quatorzième siècles, à l'époque où le papier était une denrée si rare qu’il fallait en éviter le gaspillage. Aussi, lorsqu’un projet dessiné soumis au commanditaire devait être modifié, plutôt que de recommencer sur un support coûteux, il était nettement plus simple de découper la partie litigieuse et la remplacer, ni vu ni connu, faisant tout afin de rendre la coupure invisible. Collage il y avait, mais comme réfection à dissimuler absolument, un savant ravaudage.

 

Toute une Histoire

Ce n’est qu’avec les siècles que le collage osera faire son coming out ! À commencer par les jeux et les jouets, via la populace, prenant le temps de mûrir quelques siècles avant que Picasso le fasse entrer par la grande porte dans le monde labellisé de l’art. Le collage s’applique d’abord à des objets et des pratiques utilitaires considérées comme mineures du point de vue de l’art. L’enseignement de la médecine par exemple, avec ces planches anatomiques en xylographie des années 1500, les diverses couches du corps humain et les organes se superposant en autant de flaps. Au tournant des seizième et dix-septième siècles, l’éditeur Jean Mariette propose des gravures galantes où les tissus réels, dentelles et rubans colorés recouvrent partiellement l’imprimé afin de lui donner plus de vie.

Vers 1770, Mary Delany imagine des herbiers réalisés en mosaïques de papiers colorés à la main puis collés, d’une telle finesse et précision que l’illusion en devient parfaite. Ils reposent aujourd’hui au British Museum. En Angleterre, George Smart était célèbre vers 1830 pour ses tableaux-objets représentant facteur, vendeuse d’oies, hussard... toutes figures habillées de tissus et contenant des parties mobiles (bras, chapeaux, etc.) pouvant s’animer mécaniquement devant un décor peint à la main. Une curiosité, ce dessin d'Ingres réalisé en 1850 à partir de portraits composites, gravés séparément, assemblés et retouchés à la mine de plomb afin de donner l’impression d’un ensemble dessiné en un seul élan.

Encore plus étonnantes sont ces planches d’accessoires réunissant vers 1860 plusieurs dizaines de petites pièces séparées, des panoplies pouvant se coller au choix sur un fond gravé, et obtenir ainsi une image en semi-relief, unique dans ses combinaisons, riche de dizaines de matières différentes. Avec l’industrialisation de l’imprimerie, il deviendra bientôt commode de se procurer des planches tout en couleurs destinées à personnaliser les cadeaux, cartes postales et missives amoureuses, accessoires pour les fêtes et banquets, mais aussi aides visuelles à l’enseignement.

Enfin, on ne peut ignorer les Scrapbooks, cahiers où se collectionnent timbres ou papillons, recueils où les invités laissent un petit mot, un dessin, un poème, un petit objet en souvenir de leur passage, en guise d’amitié. Au dix-neuvième siècle, les dames de la bonne société britannique se réunissaient le soir ou à l’occasion d’événements marquants afin de remplir des albums où voisinent notes manuscrites, fragments d’images imprimées, coupures de presse, etc. Tout fait farine au moulin. C’était le temps d’avant le téléphone, la télévision, les réseaux sociaux.

 

Greffes réussies

Qu’est-ce qu’un collage, sinon une pièce rapportée ? Elle est plus ou moins acceptée, comme une greffe, réussie ou rejetée. Pour sa part, le greffon décide de s’intégrer, s’assimile plus ou moins ou refuse l’insertion. Ce type d’analogie est particulièrement sensible aujourd’hui, alors que les questions migratoires agitent nos sociétés, avec de part et d’autre les divers types d’acceptation ou de refus. Comment des cultures ou des communautés se comportent-elles l’une vis-à-vis de l’autre ? Qu’est-ce qui se fond, se mélange, et quels sont les noyaux insolubles ? Deux exemples contemporains illustrent ce propos. Soit le grand format intitulé Sticky Fingers de Jim Lambie, en 2010, collage d’un portrait velouté en noir et blanc peint à l’huile de Mick Jagger, associé à un ensemble fleuri issu de la reproduction de plusieurs peintures du dix-huitième siècle hollandais (un collage dans le collage, donc), l’ensemble formant une image douce et positive, chaque élément s’ajustant l’un à l’autre avec harmonie. A l’inverse, l’autoportrait d'Annegret Soltau, en 1986, montre des chairs déchirées à vif, recousues avec des agrafes, laissant ainsi d’horribles cicatrices sur un visage asymétrique déjà infirme, à la Frankenstein, dans la mésentente la plus totale. Dis-moi comment tu colles, et je te dirai qui tu es.

Cut and Paste, 400 Ans de Collages
Scottish National Gallery of Modern Art
Edinburgh
Jusqu’au 27 octobre 
https://www.nationalgalleries.org

Vincent Baudoux

Journaliste

Retraité en 2011, mais pas trop. Quand le jeune étudiant passe la porte des Instituts Saint-Luc de Bruxelles en 1961, il ne se doute pas qu'il y restera jusqu'à la retraite. Entre-temps, il est chargé d’un cours de philosophie de l’art et devient responsable des cours préparatoires. Il est l’un des fondateurs de l'Ecole de Recherches graphiques (Erg) où il a dirigé la Communication visuelle. A été le correspondant bruxellois d’Angoulême, puis fondateur de 64_page, revue de récits graphiques. Commissaire d’expositions pour Seed Factory, et une des chevilles ouvrières du Press Cartoon Belgium.