Tout est vanité, Erasme ?

Manon Paulus
07 octobre 2020

Que font une planche de toilette et des bottes de cow-boy à côté d’une gravure de Dürer et d’un livre ancien ? À Anderlecht, le musée de la Maison d'Érasme retrace la vie de l'humaniste et de son époque par le biais d'œuvres d'art et nombreux ouvrages du XVIe siècle. L'auteur de l'Éloge de la folie a d’ailleurs résidé dans cette maison entre mai et octobre 1521 pour s'éloigner des tumultes de son temps. C'est dans ce cadre que l'exposition Omnia Vanitas se déploie : une rencontre décalée entre le fameux érudit et les vanités bien contemporaines de l'artiste Eileen Cohen Süssholz.

De notre point de vue contemporain, la figure d'Érasme est au centre d'événements majeurs, car né à l'aube d'une ère nouvelle appelée Temps Moderne. Bien que brutale à certains égards, ce n’en est pas moins une période porteuse d'espoir et de renouvellement, avec notamment l'invention de l'imprimerie, la découverte du Nouveau Monde mais aussi les réformes de l'Église. Dans ce décor, Érasme incarne la tolérance et la liberté de conscience, mais aussi et surtout l’Europe, qu’il parcourt sans cesse et qu’il rêve de voir pacifiée. L'austérité du musée, une impressionnante maison gothique des plus anciennes de Bruxelles, ne sait nous faire oublier la promesse que renferment les livres exposés et plus globalement l'imprimerie : une diffusion plus rapide et à moindre coûts des savoirs et des idées.

C'est donc dans ce lieu un peu sombre mais paradoxalement rempli des espérances de la Renaissance que sont exposées les vanités d'Eileen Cohen Süssholz, multiples tentatives d'entrer en contact avec un passé révolu et qui ponctuent de manière malicieuse le parcours. Ces céramiques empruntent les formes d'objets du quotidien qui se mélangent dans une composition surprenante. Vuvuzuela, ventouse, main d'Hulk fricotent avec d'autres symboles plus traditionnels du memento mori : un crâne, un fruit. Un joyeux fouillis qui déclare, semblerait-il, la décadence du monde contemporain, sentiment plus qu’amplifié dans cet antre d’érudition. Serait-ce, de la même manière qu'Érasme dans son Eloge de la folie, une satire piquante de mœurs de notre époque ? Ici, signifiants émaillés aux couleurs vives font constamment rappel à leur signifié. Où se trouvent-ils en ce moment même : dans un placard ? au sommet d'une décharge ? au fond de l'océan ?

Ces amoncellements à l’allure précaire (remarquez cette cale qui semble retenir la structure de l’effondrement) permettent un face-à-face lucide avec leur nature. En effet, vidés de leur fonctionnalité initiale et hors de leur cadre d’utilisation, les objets représentés se laissent enfin admirer pour ce qu’ils sont : futiles, absurdes, parfois grossiers. Une fois ce premier choc dépassé, les compositions créées peuvent enfin s’apprécier, par notre regard amusé, dans leur alliage de formes et de symboles. Et l’on attend avec impatience la prochaine disruption dans le paysage bien rangé de l’exposition.

Les vanités proviennent d’une longue tradition artistique de dénonciation de plaisirs éphémères de la vie. Un rappel de notre finitude, sagement opéré par les artistes de tous temps à destination de leurs congénères. Mais si Érasme pouvait se tourner vers sa foi comme réponse à l’absurdité de l’existence, qu’en est-il dans un monde désenchanté ? C’est un rappel d'autant plus frappant aujourd’hui quand on sait que la chair disparaîtra mais que les objets signifiés, eux, nous survivront – et pour longtemps.

Eileen Cohen Süssholz
Omnia Vanitas
Musée de la Maison d’Erasme
31 rue de Formanoir
1070 Bruxelles
Jusqu’au 26 novembre
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
https://erasmushouse.museum/

 

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.