Francis Feidler joue à l'élastique

Oriane Thomasson
29 octobre 2021

L'IKOB (Internationales Kunstzentrum OstBelgien), musée d’art contemporain de l’est de la Belgique, a été fondé en 1993 par Francis Feidler. C’est à l’occasion de sa 27e année d’existence que l’IKOB met à l’honneur le travail d’artiste de son fondateur, avec une rétrospective présentant ses œuvres, de 1964 à 2021.


Le titre de l’exposition, Elastikommunikation, fait référence à la notion de communication élastique que Francis Feidler a inventée pour penser la communication humaine à partir de la forme de la spirale, et qui lui permet d’envisager la relation du spectateur à l’œuvre d’art. La spirale est cette forme sans début ni fin, se reproduisant sur elle-même dans un élan qui peut être aussi bien celui de la vie que de la création. Polymorphe, cette spirale traverse l’œuvre de l’artiste.

Pour Francis Feilder, déstabiliser les pratiques du regard chez le spectateur est à la fois un jeu et un enjeu qui déterminent la forme de ses œuvres. Le visiteur en fait l’expérience dès son entrée dans l’exposition, où les premières toiles de l’artiste sont immédiatement exposées à côté des plus récentes. En résulte une confrontation directe, qui déjoue d’emblée toute forme de linéarité ou de progression. 1964 et 2021 se rejoignent, la spirale est là, jusque dans la structure de l’exposition. Elle nous aspire dans les œuvres récentes de l’artiste, qui s’interroge dans ses peintures aux couleurs brutes - des jaunes acides tranchant des bleus puissants - sur les crises contemporaines qui agitent notre société. On y retrouve également l’une de ses sculptures aux tensions compressives, environnement d’énergie close sur elle-même, où chaque élément tient grâce à la force de l’autre. Les sculptures de Francis Feilder sont des organismes fonctionnant en autonomie, l’équilibre des forces et des tensions y étant subtilement réparti par l’artiste/ingénieur.

Une installation réalisée in situ, composée d’une pierre arrimée à une chaîne de métal suspendue au plafond, nous emmène à l’étage supérieur, où l’environnement de l’artiste prend toute sa dimension. La spirale, biologique cette fois, se déploie dans une série semblable à une monumentale collection d’échantillons constituée de portions d’ADN, s’élevant sur de grands formats verticaux. Au centre de la pièce, une imposante sculpture compressive, faite de poutres jointes les unes aux autres grâce à une spirale métallique s’enroulant autour d’un morceau de bois non travaillé, plus fragile. Ce relais, indispensable à l’équilibre, représente la jeunesse sans laquelle les forces antagonistes d’une société ne tiendraient pas ensemble. La sculpture sociale de Beuys n’est pas loin... On retrouve aussi des installations comme Sterne im Libanon, ou encore Die 12 Apostel der Apartheid, qui témoignent des préoccupations politiques et sociales de l’artiste.

Ce que semble chercher Francis Feidler, tout au long de sa pratique, c’est la transmission en souplesse d’une pensée implosive qui trouve son expansion dans la spirale lorsqu’elle se communique avec élasticité vers un public. La physique traverse l’œuvre de l’artiste, qui cherche à convertir le flux de sa pensée en une forme qui soit transmissible, l’art. Car c’est bien par l’art que Francis Feidler s’interroge sur le monde qui l’entoure. Certains sujets majeurs que sont la guerre froide, la course à l’armement nucléaire, l’apartheid en Afrique du Sud, sont autant d’événements politiques, sociaux, économiques qui suscitent chez l’artiste le besoin de créer. Feidler parvient à se saisir d’un sujet qui paraît imprenable, par un point de tension ; une fois qu’il le tient, il ne le lâche plus, à l’image de ses croquis, où des pinces cherchent à s’emparer de formes visiblement insaisissables. C’est là une belle image de la façon qu’a l'artiste de concevoir l’art. Un sujet imprenable, qui se construit à travers la tentative qu’il invente pour le saisir.

Francis Feidler a exposé en Belgique, mais aussi en Rhénanie-du-Nord-Westphalie et dans le Limbourg hollandais, depuis les années 1970 jusqu’en 2000. Dans l’est de la Belgique, son nom est indissociable de l’art contemporain.

Francis Feidler
Elastikommunikation 1964-2021
IKOB - Musée d’Art contemporain
Rotenberg 12b
4700 Eupen
Jusqu'au 28 novembre 
Du mardi au dimanche de 13h à 18h
www.ikob.be/fr

Oriane Thomasson

Journaliste

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