Electric Crossroads, au carrefour de l'art contemporain roumain

Manon Paulus
01 juillet 2021

Un regard sur la scène artistique roumaine depuis Bruxelles ? C'est le cheval de bataille de l'exposition Electric Crossroads chez Bubble'n'Squeak. À deux pas du Wiels, cette jeune galerie a ouvert ses portes cette année dans un impressionnant espace de 350 m². Elle est le fruit des efforts combinés de 3 galeries, Montoro12 (Rome-Bruxelles), Anna Marra (Rome) et Nosco (Londres-Marseille). Sous le commissariat du plasticien Radu Oreian, l'exposition nous fait virevolter entre 19 artistes roumains de générations et aux pratiques bien différentes. L'occasion de réfléchir à la notion d'identité culturelle et, surtout, à ses reconfigurations dans un contexte migratoire.

On est tenté, en parcourant les œuvres, d'essayer de déterrer le fil conducteur qui relierait tous les artistes présentés, de trouver le récit unifiant qui transpirerait de leurs pratiques. Mais ce fil n'existe pas et ce récit n'est qu'imaginaire. À l'instar du commissaire-artiste Oreian, on lui préfère l'idée de carrefours, de points de rencontres entre trajectoires multiples qui parfois se recoupent. Toile de fond à cette exposition, la pandémie est tout juste suggérée par la couleur mauve, celle du deuil, qui colore les murs de la salle consacrée au dessin. Ou par ce « 2020 » en néons de l'artiste Flaviu Cacoveanu, qui était d'ailleurs ironiquement en panne lors de notre visite. Mais pourquoi la mentionner, cette affligeante pandémie ? Définitivement dans le but de briser l'isolement social de ces derniers mois, avec l'envie de bâtir des ponts, autant que possible, entre générations d'artistes mais aussi entre espaces géographiques. Une occasion de (re)découvrir la scène artistique roumaine, avec quelques-uns de ses représentants les plus connus, comme Paul Neagu, Eugenia Pop ou encore Octave Grigorescu. Mais aux cimaises, pas de hiérarchie, les œuvres se côtoient sans se jalouser, du plus international au plus émergent. Une sélection hétéroclite et généreuse donc, placée sous le thème de la rencontre et de l'échange.

Electric Crossroads s'ouvre sur la Capital Pool de Dan Mihaltianu. Exposée en 2019 au pavillon roumain de la biennale de Venise, elle est réinstallée pour l'occasion au centre de la galerie, et il est difficile d'en détacher le regard. Cette fascinante étendue d'eau noire, qui réfléchit ses alentours comme un miroir, fonctionne comme réservoir de réflexions politiques, sociales, économiques mais aussi et plus allègrement, comme puits à souhaits. Une élégante flaque qui révèle plus qu'elle ne reflète. Car cette surface noire fait l'effet d'une brèche vers une autre dimension, ou pourquoi pas, vers nous-même. L'artiste y lance joyeusement une poignée de petite monnaie, troublant sa tranquillité, comme pour nous assurer de sa matérialité. Et il invite bien entendu le public à suivre son exemple. Les pièces récoltées seront utilisées pour financer des projets à visées sociales, artistiques. Si ce dessein n'était pas attendu lors de la première réalisation, il permet aujourd'hui de questionner le capitalisme et ses liens avec le monde de l'art.

Dans la salle mauve, nous avons un petit échantillon de la pratique de Mircea Cantor avec une carte aux allures ludiques marquées des réminiscences de son pays natal. Plus loin, les dessins de Ciprian Muresan tentent de capturer les contours de statues historiques, mais elles s'effacent sur le papier comme s'estompent les souvenirs. Artiste protéiforme, il ajoute une dimension sonore à l'exposition avec ses sculptures télécommandées en cire, moulées à partir de monuments roumains. Les spectateurs sont conviés à les faire s'entrechoquer dans un gai vacarme. Une rencontre détonnante qui n'est pas sans rappeler le choc culturel vécu en Roumanie, pendant la transition idéologique de la fin de la dictature.

Côté peinture, Nicolae Romanitan nous entraîne dans un univers troublé où l'iconographie des premiers jeux vidéo trouve son équivalence dans une imagerie médiévale remplie de démons et de scènes de tortures. Cette terreur est contrebalancée par les paysages nostalgiques de Serban Savu, où l'on s'immerge avec délectation dans la mélancolie de panoramas désolés, de villes et de campagnes roumaines blafardes mais d'emblée attachantes. Paradoxalement, ces tableaux sont, en un sens, plus violents que ceux de Romanitan. Ces scènes du quotidien nous rapprochent d'une souffrance vécue, représentée avec beaucoup de retenue tout en la rendant presque palpable. Ils entrent malicieusement en dialogue avec l'installation de Nona Inescu, faite de chaînes et de cuir : une pratique SM pour d’innocentes pierres aux formes singulières. Chaînes invisibles ou concrètes, elles laissent toujours des marques.

Radu Oreian à qui l'on doit la sélection, expose une seule mais imposante peinture, Sunset at Herculaneum, dans un mélange dense et détaillé de références historiques et mythiques. Un Horror Vacui au rendu charnel et tentaculaire, presque psychédélique. Et pour terminer en beauté, les 1661 céramiques d'Eugenia Pop. Ces formes archétypales multipliées jusqu'à donner le tournis, sont humblement présentées sur un tapis de terre, comme pour donner un autre point d'ancrage physique à l'exposition.

Cette ouverture sur l'art contemporain roumain rafraîchit nos yeux bruxellois peu habitués, peut-être, à regarder vers l'est de l'Europe. C'est le souhait plus général de la galerie : « présenter les recherches les plus innovantes en matière d'art contemporain, en améliorant et élargissant les centres d'intérêts des trois galeries, qui sont toutes déjà très impliquées dans la promotion d’artistes non seulement européens, mais aussi afro-américains, du Moyen-Orient et d’Amérique latine. » Ils accueilleront 3 commissaires par an avec l'intention de donner de la visibilité à de jeunes artistes ou en milieu de carrière. Voilà qui ne manque pas d'attiser la curiosité.

Avec Andreea Albani, Ioana Batranu, Razvan Boar, Flaviu Cacoveanu, Mircea Cantor, Norbert Filep, Octav Grigorescu, Ioan Grosu, Nona Inescu, Mi Kafchin, Dan Mihaltianu, Ciprian Muresan, Paul Neagu, Radu Oreian, Eugenia Pop, Serban Savu, Ioana Stanca, Ioana Sisea, Nicolae Romanitan.

Electric Crossroads
Bubble'n'Squeak
316 avenue Van Volxem
1190 Bruxelles
Du mercredi au samedi de 14h à 18h30
Jusqu'au 31 juillet

https://bubblensqueak.space/

 

Manon Paulus

Journaliste

Formée à l’anthropologie à l’Université libre de Bruxelles, elle s’intéresse à l’humain. L’aborder via l’art alimente sa propre compréhension. Elle aime particulièrement écrire sur les convergences que ces deux disciplines peuvent entretenir.