Elie Borgrave, incantations

Muriel de Crayencour
09 janvier 2020

Elie Borgrave (Bruxelles 1905-1992) est un artiste de l'abstraction belge, actif à partir des années 1940. A Bruxelles, la Laurentin Gallery - qui aime à présenter les artistes belges du 20e siècle - présente une belle série de peintures de sa période la plus productive, à partir de 1962.

A cette époque, Elie Borgrave, dans la cinquantaine, se fixe définitivement dans son atelier aux allures minimalistes à Zuidzande au Pays-Bas, près de Knokke-le-Zoute. Il y peint une abstraction géométrique méditative, travaille des formes qui se répondent en miroir, les textures, avec une grande sophistication.

Intéressé par la pensée zen orientaliste, il cherche dans sa peinture à mettre en forme cet équilibre entre contraires, l'énergie qui circule. Les larges aplats de couleurs, travaillés aux pigments, se déploient avec de subtiles nuances de texture et de brillance. Une forme s'encastrant dans l'autre, comme deux mains se rejoignant, l'une vêtue d'une belle matité, l'autre brillant doucement à la lumière. D'autres compositions sont comme des cultures vues du ciel : larges bandes se succédant, quadrillage de la composition. Ou comme des vitraux contemporains. L'aspect géométrique ne prend jamais le pas sur la vibration. Les bords des formes ne sont jamais parfaitement rectilignes, ça hésite un peu, ça se floute. C'est la vibration des couleurs avec la lumière qui importe à l'artiste. La belle lumière du Nord, sous le ciel souvent gris, celle qui permet aux artistes de développer une palette subtile de couleurs atténuées, grisées. Voyez cette petite toile verticale de 1977, avec ce mauve un peu éteint, raffiné, posé près d'un vert émeraude, d'un brun glaise presque moutarde, d'un rose foncé forcé par du bleu. Quelle palette ! Ou pour cette petite peinture de 1979, deux roses, l'un brique, l'autre tirant vers le gris, réveillés par deux zones de blanc immaculé. N'hésitez pas à vous pencher un peu pour regarder les œuvres de biais. La lumière rasante dévoile le subtil jeu des matières, des brillances. 

De ce travail d'un grand raffinement se dégage une intense énergie, comme si l'artiste s'était attaché à cela, principalement, ce flux puissant, vibrant sourdement, sans bruit, difficile à capter si l'on est trop agité, l'énergie dont parle le zen - et les pratiques qui en découlent comme le taï chi -, sans narration, sans objectif, présente entre les êtres et les choses, circulant sans motif autre que sa propre incantation. 

Elie Borgrave
Œuvres récentes
Laurentin Gallery
43 rue Ernest Allard
1000 Bruxelles
Jusqu'au 1er février
Du mardi au samedi de 10h30 à13h et de 14h à 18h30
https://www.galerie-laurentin.com/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.