Els Dietvorst, cheffe de tribu

Muriel de Crayencour
16 juin 2020

Au M HKA à Anvers a rouvert ses portes pour la première exposition rétrospective de l'artiste anversoise Els Dietvorst, qui vaut largement une visite tant le travail de cette artiste méconnue des francophones est complexe et poétique.

Dès l'entrée de l'expo, une grande sculpture vous accueille : une haute silhouette de terre rouge, le visage penché vers l'avant comme pour une prière. Sur l'avant du corps, comme des fruits, une série de formes oblongues, rappelant les représentations d'Artémis, déesse de la fertilité.

Els Dietvorst (1964) vit et travaille à Anvers. Son œuvre se compose d'actions sociales, de documentaires, de films et vidéos, de sculptures, de textes de théâtre, de dessins et d'installations. La large exposition que lui consacre le M HKA présente plus de 20 années de travail de cette artiste se décrivant comme "artiste urbaine", qui a vécu 13 années à Bruxelles puis 10 années en Islande avant de rentrer à Anvers. De 1999 à 2005, elle crée, dans le quartier Anneessens (Bruxelles) où elle vit, une œuvre collaborative et polymorphe avec une trentaine de personnes de dix nationalités différentes. Ce large corpus est aujourd'hui présenté sous forme de vidéos, sous le titre Le retour des hirondelles. On y voit les gens du quartier racontant des fragments de leur vie. Ce qu'Els Dietvorst est allée chercher, c'est la part de rêve en chacune des personnes qu'elle rencontre : SDF, immigrés, qu'ont-ils à dire sur le monde, sur leur vie, sur la ville ? Cette collaboration, particulièrement lyrique et dense, signe la spécificité de cette artiste pour qui "faire quelque chose ensemble" et "construire des ponts entre les gens" est l'essence même de son œuvre.

Pour l'exposition au M HKA, elle a aussi fait appel à un groupe de personnes. Comme elle aime travailler en tribu, elle a demandé à huit étudiants sortant des Beaux-Arts d'Anvers de s'emparer de ses dessins à l'encre et de les refaire en grand. "C'est étonnant de voir que souvent c'est une meilleure version qui apparaît. Le processus de refaire ces dessins est magique : les étudiants apportent leur énergie. Il s'agit d'une dialogue coopératif, sans ego", dit-elle. Ses propres dessins sortis de petits carnets sont exposés en ligne sur le mur, et les versions revues en grand.

Même choses pour l'ensemble des sculptures en toile et argile : ce sont les étudiants qui ont refait ces formes, installées comme des danseurs ou comme des revenants, largement dans l'espace. "J'aime ce travail coopératif. L'œuvre, c'est ce processus, ces énergies mises ensemble", poursuit-elle. Les sculptures sont faites avec une structure en bois sur laquelle on ajoute de la toile de jute, de la paille et de l'argile crue. Le côté éphémère est voulu. Il ajoute de la fragilité à ces sculptures.

Plusieurs vidéos à voir, dont The Rabbit and the Teasel, tourné entièrement dans la campagne irlandaise, et qui entraîne le spectateur dans une méditation sur la beauté, le déclin et la mort. Dessins, vidéos, objets en bois trouvés et sculptés, grandes sculptures, de l'ensemble émane, en plus d'un engagement social exigeant, une profonde poésie, une richesse de petites choses assemblées. A voir sans hésiter.

Els Dietvorst
*Dooltocht/A desesperate quest to find a base for hope
M HKA
32 Leuvenstraat
2000 Anvers
Jusqu'au 6 septembre
Du mardi au dimanche de 11h à 18h
https://www.muhka.be/

Réservation obligatoire en ligne

(395)
M HKA
Anvers
Bruxelles
Islande

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.