Elsa & Johanna dans le vertige des suburbs

Gilles Bechet
01 octobre 2020

Le duo d’artistes Elsa et Johanna s’invite à la Galerie Forest Divonne avec leurs récits fragmentés d’attente et de solitude dans les salons et parcs d’une banlieue fantasmée. Il vous reste quelques jours pour la découvrir.

On peut chercher longtemps le titre de la série télévisuelle sur l’écran de sa mémoire. Elle n’existe pas. Avec leur projet photographique Beyond the shadows, les photographes et plasticiennes françaises Elsa & Johanna jouent avec les paysages fictionnels des banlieues nord-américaines. Les interminables après-midi passées à préparer des amuse-bouche conseillés par les magazines féminins, à se prélasser dans un fauteuil avec un masque de beauté, à passer l’aspirateur ou à faire les courses au shopping mall. Pour chasser l’ennui, la solitude. Pour réaliser leur projet, les deux jeunes artistes sont parties à Calgary, la grande ville de l’Alberta canadien, où elles se sont mises en scène dans des intérieurs de location. Chaque personnage qu’elles incarnent a son nom, sa trajectoire de vie, une présence qui les accompagne, même quand l’appareil photo est au repos. Dans leur premier projet, réalisé à la sortie de l’Ecole des Beaux-Arts et Arts décoratifs de Paris en 2017, elles adoptaient déjà le jeu de transformation et de métamorphose. Dans la série A Couple of Them, elles incarnent jeunes hommes comme jeunes femmes pour 36 portraits dans un face caméra au regard défiant. Pour ce nouveau projet, l’objectif prend du recul dans une vue d’ensemble sur le décor. Les personnages ne sont désormais plus qu’un des éléments de l’histoire. Dans le jeu des sept références, on passe d’une filiation à Cindy Sherman à l’héritage de Jeff Wall et de Gregory Crewdson.

Chaque image de la série peut être prise séparément et dénouer le fil d’une fiction autonome. Jouant avec les formats et avec les plans, elles construisent un récit fragmenté dont elles nous laissent les clés. Et si on s’y glisse si facilement, c’est parce que les images s’inscrivent souvent dans l’attente d’un événement hors champ. Qui pour débouler à l’improviste et interrompre une séance de beauté partagée ? Quel est ce goujat qui laisse la jeune femme en plan, réduite à dîner seule face à des couverts vides ? Qui attendent-elles d’un air un peu las derrière une table d’une plaine de jeu ? L’absence de tout autre personnage renforce leur isolement dans un décor qui apparaît comme une scène vide. Dans le contexte essentiellement diurne des images, les couleurs lumineuses rebondissent d’image en image par de subtils renvois. Les escarpins irisés que porte une femme qui fait son shopping se retrouve ailleurs pris au premier plan comme un poisson extrait d’un aquarium. Pour accentuer le jeu de mise en scène fictionnelle, Elsa & Johanna ont ramené en galerie quelques vêtements portés par leurs personnages, un morceau de moquette et du mobilier. Une robe, un chemisier ou une écharpe comme oubliés sur un cintre troublent la frontière floue entre fiction et réalité. Silver Springs est à portée de rêve. Il suffit de fermer les yeux sur une photo.

Elsa & Johanna
Silver Springs
Galerie La Forest Divonne
66 rue Hôtel des Monnaies 
1060 Bruxelles
Jusqu’au 10 octobre
Du mardi au samedi de 11 à 19h
www.galerielaforestdivonne.com

Gilles Bechet

Journaliste

Il n’imagine pas un monde sans art. Comment sinon refléter et traduire la beauté, la douceur, la sauvagerie et l’absurdité des mondes d’hier et d’aujourd’hui ? Écrire sur l’art est pour lui un plaisir autant qu’une nécessité. Journaliste indépendant, passionné et curieux de toutes les métamorphoses artistiques, il collabore également à Bruzz, Bazar Magazin et C!RQ en Capitale.