L'art outsider au cœur de l'actualité des expos

Zoé Allen
16 janvier 2021

L’exposition Danser Brut à Bozar qui vient de se terminer, en collaboration avec le LaM et complétée d’une autre exposition au musée Dr. Guislain à Gand, a remis l’art outsider sur le devant de la scène artistique belge. Il est intéressant d’en faire la comparaison avec un lieu qui se dédie entièrement à cet art depuis dix ans à Bruxelles,  le musée Art et Marges et son l’exposition Embrasez-vous !

On ne reconnaît pas l’art brut ou outsider par une catégorisation institutionnelle et académique. La démarche artistique des artistes en situation de handicap mental et psychiatrique, ou marginaux autodidactes se place dans une production longue et cohérente, aux techniques variées et inhabituelles plutôt que dans la reconnaissance.  Bozar a mis en avant l’art outsider en dialogue avec des artistes insider, dans une interdisciplinarité des médiums et des pratiques, à travers des extraits de film, des archives médicales et des œuvres. Ils se sont questionnés sur l’influence de la folie et de la pathologie sur l’art alors que la liberté du musée Art et Marges laisse davantage entrapercevoir l’art comme une émancipation, une joie, un embrasement.

Les deux expositions ont fait appel à des artistes reconnus ou émergents, outsider ou non, afin que les œuvres se complètent. À Bozar comme chez Art et Marges, l’exposition commence par la ronde folle des carrousels avec Le manège aux oiseaux de Jean Grard et La kermesse de Georges Counasse. La fête foraine et le monde de l'enfance sont mis en avant et nous pouvons nous demander, malgré la beauté et les souvenirs, s’il s’agit d’un cliché ou d’un sujet de prédilection dans l’art outsider sachant qu’une majorité des traumas résulte de l’enfance. La chanson la fête noire de Flavien Berger vient en tête, où euphorie et glauque se mélangent. Cette musique de fond éveille quelque chose d’inquiétant. Le questionnement sur l'enfance d’un imaginaire débridé continue de se poser tout au long de l’exposition chez Art et Marges pour se cristalliser autour du rêve alors qu’il se déconstruit dès la deuxième thématique à Bozar. À travers des extraits cinématographiques, nous avons pu observer que les danses médiévales pouvaient avoir un rôle utilitaire pour soutenir une personne possédée. Aujourd’hui, et ce, depuis l'apparition de l'étude de la psychologie, les troubles mentaux ne sont plus un mouvement extérieur, mais se sont individualisés et intériorisés. Le malade, bien que pris en charge par différentes structures, n’a plus le même soutien que lors des grandes transes collectives, mais des lieux comme Art et Marges permettent de recréer un dialogue social.

Les troisième et quatrième thématiques à Bozar traitaient de l’influence de la psychologie sur l’art. La gestuelle libre du corps va influencer les chorégraphies de la danse moderne et contemporaine. L’appropriation de la gestuelle malade par les artistes, mise en corrélation avec l’observation des archives médicales dans un contexte artistique, nous a mis dans une situation voyeuriste et extérieure. Ce malaise tentera d’être diminué par une invitation à l’interactivité grâce à un grand podium dédié à la danse - malheureusement inutilisable en raison de la pandémie - pour danser aux milieux des œuvres. 

Chez Art et Marges, à l’étage, avec des œuvres à la palette de couleurs est assez inhabituelle, on se questionne autour de la représentation et l’inconscient (Écrasez-vous ! de Marjorie Bonnet d'après des œuvres de Paul Duhem). Il y a un réel lien qui se forme, au travers d'un échange entre public et artistes (Ilse Wijnen, Kneph et Hubbie d'après le travail de Heide De Bruyne, Hilde D’Hondt et Michel Nedjar) dans l’espace pédagogique transformé en forêt intime, lieu de création intérieure et imaginaire. Le rêve est un message souvent confus de notre inconscient, on retrouve l’idée de matières superposées, déchirées, entrelacées. Les mailles donnent de la profondeur (Sans titre de Philippe Da Fonseca), entremêlées dans les rêves ou plutôt les cauchemars. Démêler les nœuds de l'inconscient demande d’affronter ses peurs, ce qui n’est pas possible pour tout le monde. Les cauchemars sont parfois trop gros et continuent de grandir en attendant dans un coin de la tête. Le malaise que cette pièce collaborative crée chez le public est palpable.

Dans l'espace inclusif du Musée Art et Marges, les troubles de chaque artiste à travers l’art sont présentés comme une émancipation plutôt que comme un stigmate. Il permet d’exprimer ce qui n’est pas toujours exprimable par des mots et cette expression est une étape indispensable d'équilibrage et d'un mieux dans la santé mentale. Il permet également pour des êtres marginaux de renouer un lien, à travers un dialogue artistique, avec les autres.

Embrasez-vous ! 
Art et Marges 
314 rue Haute
1000 Bruxelles
Jusqu'au 25 avril 
Du mardi au dimanche de 11h à 18h 
https://artetmarges.be/fr/index.html 

Zoé Allen

Journaliste

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