Rencontre avec Emmanuel Lambion

Muriel de Crayencour
09 mars 2021

Le Centre de la Gravure et de l'Image imprimée à La Louvière a accueilli un nouveau directeur. Nous sommes allés à la rencontre d'Emmanuel Lambion, qui nous retrace son parcours et nous parle de la prochaine exposition, Bye bye His-Story, qui s'ouvre le 27 mars.

« Je suis un art worker de 52 ans. Je travaille dans le milieu de l'art depuis 20 ans et j’ai monté 117 expositions. » Voilà en moins d'une ligne, avec ses mensurations artistiques, 52, 20, 117, comment le nouveau directeur du Centre de la Gravure de La Louvière se présente. Il nous retrace son parcours, atypique : formé initialement comme ingénieur commercial, Emmanuel Lambion bifurque ensuite vers des études d'histoire de l'art. Sa vocation s'est construite de manière organique, dit-il.


Entre Londres et Paris

Après un bachelier en histoire de l’art contemporain, son mémoire de maîtrise portait sur l’art des 16e et 17e siècles et l’étude du thème iconographique du personnage de Judith, cette belle et jeune veuve qui, suivant la tradition apocryphe, écarte la menace d’une invasion babylonienne en décapitant de ses mains le général Holopherne. Pour ce mémoire, Lambion rassemble 3 à 400 images de Judith, étudie les attributs iconographiques et en particulier les transferts d’attributs entre Judith et Salomé, contredisant le fondateur de la science iconologique, un certain Erwin Panofsky. On lui propose ensuite un doctorat à Oxford, mais aussi une place chez Christie’s, où il travaille pendant deux ans et demi, entre Londres et Paris. De retour en Belgique, il rejoint comme guide l’équipe d’Arkadia, avant de rallier comme expert en tableaux la salle des ventes au Palais des Beaux-Arts, alors gérée par les frères De Jonckheere, qui l’embauchent également pour leur galerie parisienne, spécialisée en peinture flamande du 17e.

A l’aube de la trentaine, c’est la Galerie Dorothée De Pauw qui lui propose de codiriger son nouvel espace, et il passe ainsi de l’art ancien à l’art contemporain. En 2000, il est engagé comme responsable des expositions au Botanique. Il y restera près de 4 ans. C’est là que débute sa vocation et son métier de commissaire d’expositions.


Commissaire indépendant

Il rejoint le collectif Komplot, où il commence une carrière de commissaire indépendant. « Concevoir des projets artistiques et les mettre en place avec des artistes, c’est pour moi plus qu’un métier, c’est un engagement et une passion, presque une obsession, j’aime sentir le côté obsessionnel chez les artistes avec lesquelles je travaille », explique-t-il.

Il fonde en 2008 sa propre association Bn Projects asbl, à l’occasion d’un projet urbain qu’il développe  à l’époque, PARK 58, un projet de réaffectation symbolique par l’imaginaire de l’un des symboles de la bruxellisation, le Parking 58 (aujourd’hui détruit). Car les projets citoyens participatifs sont une autre de ses marottes. « C’est aussi une manière, je pense, de déplacer les normes et les codes. J’aime les projets dans l’espace public. C’est pour moi une façon de manifester son engagement citoyen par l’art, dans la cité. »

A la Maison Grégoire, une des rares maisons privées et chef-d’œuvre moderniste classé d'Henry Van de Velde, ouverte au public (à l’occasion d’expositions) depuis 1995, ce qui en fait le deuxième centre d’art indépendant le plus ancien à Bruxelles, après Etablissements d’en Face, il monte des expositions depuis 2008. Il y a montré entre autres Edith Dekyndt, Michaël van den Abeele, Aline Bouvy, Adrien Lucca, David de Tscharner, Marc Buchy, Béatrice Balcou... (www.bnprojects.be)

La Maison Grégoire a ceci de particulier que c’est une maison habitée et classée, "ce qui induit des stratégies de monstration spécifiques, de plus en plus intégrées, explique Lambion. J’aime mettre en rapport des choses, choisir et organiser des mises en relation dans un espace donné. J’écris aussi beaucoup sur ces projets. Je pense que les expositions réussies sont celles où la juxtaposition des œuvres dans un espace donné donne à voir en un coup d’œil l’idée de l’expo. »


La Louvière

Après quatre ans et demi comme Deputy Director à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, où il s’occupait entre autres de la programmation publique (expositions, conférences, etc.), Lambion a été nommé - sur concours - directeur du Centre de la Gravure et de l’Image imprimée en mars 2020.

A la fois musée et centre d’art, le CGII occupe une place à part dans le paysage des institutions culturelles de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Sa collection est riche de près de 14 000 œuvres imprimées qui appartiennent à la FW-B, à la Ville de La Louvière ou au centre lui-même. Elle se développe sans cesse, avec 70 à 80 % de la collection propre au Centre provenant de dons et legs d’artistes.

Dans les années 1920-30, La Louvière était l’une des villes de Belgique qui produisaient le plus de richesse dans le pays, avec de grandes usines tels que Boël, Royal Boch-Keramis, etc.  Mais c’était aussi un foyer artistique, l’un des berceaux du surréalisme belge, avec Achille Chavée, enfant du pays, qui organisait régulièrement des réunions avec les autres surréalistes belges. Dans l’après-guerre, c’est l’amitié entre deux autres Louviérois, Pol Bury & André Balthazar, qui permet de mettre en avant les Editions du Daily-Bul, première véritable maison d’édition belge de livres d’artistes. C’est grâce à cette tradition riche que le Centre de la Gravure a été installé à La Louvière. Le premier directeur en fut précisément André Balthazar. Le flambeau est ensuite repris en 1995 par Catherine de Braekeleer, qui y est restée 25 ans, le temps de faire rayonner le centre internationalement, en s’engageant aussi à présenter de nombreuses artistes femmes.

Lambion devait prendre ses fonctions en septembre 2020, mais la crise de la Covid-19 a avancé son entrée en fonction à juin, avec un énorme dossier : la demande de renouvellement du conventionnement, ou plan quinquennal. « Un exercice stimulant et intéressant pour apprendre à connaître l’institution, ses forces et ses faiblesses en profondeur. La crise de la Covid-19 met les institutions culturelles - mais aussi tout le secteur culturel - en situation plus que délicate. L’équilibre entre subsides et recettes propres est devenu difficile pour tout opérateur », dit Emmanuel Lambion.

« Les visites individuelles sont au rendez-vous, nous avons eu une bonne fréquentation à la reprise, lors du déconfinement. Mais la reprise réelle des activités de groupe, visites guidées, stages, workshops et autres activités éducatives restent une inconnue », poursuit le nouveau directeur.


Les projets pour le Centre de la Gravure ?

«J’ai deux objectifs qui sont évidents : veiller à la conservation et la diffusion de la collection et soutenir la création contemporaine, un enjeu crucial, en particulier. Et un troisième qui est de développer des partenariats avec des centres ou structures dédiés à l’art imprimé, comme le CNEAI à Paris, la Biennale de Ljubljana, ou, en Belgique, le Franz Masereel Centrum de Kasterlee... Je pense qu’il est utile de repenser la manière d’exposer les collections, de les faire circuler en renouvelant le regard sur celles-ci, en résonance avec les expositions temporaires.

Nous allons aussi renouveler le site internet avec la possibilité de montrer des expositions en ligne.

Un autre axe est l’engagement vers le territoire et les problématiques sociétales avec le développement d’un projet de résidence immatérielle. Celui-ci débutera ce printemps. Ce projet réagit à l’évolution du concept d’espace public, car désormais la place, le marché, le forum ont migré vers le monde virtuel qui est devenu le premier lieu d’échanges, intellectuels ou plus émotionnels, et de transactions. Les propositions des artistes pourront prendre une forme concrète.»

La prochaine expo, après la 29e édition du Prix de la Gravure qui a connu un franc succès malgré le confinement, sera Bye Bye His-Story, chapter 5050 : sur les trois étages du centre, dans un sens de parcours qui prend à rebours la logique de circulation habituelle, 60 artistes au total, avec un mix d’artistes reconnus, émergents et fraîchement sortis de leur école. Avec des univers très différents, aux différentes formes d’impression.


L'Histoire, les histoires

"Par définition, l’histoire avec un grand H démarre à l’apparition de l’écriture, qui a permis le développement et la transmission de la culture et du savoir. Mais l’écriture apparaît quand l’humanité se sédentarise. C’est aussi le début de la propriété et les premiers écrits retrouvés en Mésopotamie sont des écrits de cadastre. C’est cette ambivalence qui m’intéresse, entre facteur et vecteur des plus grands développements et progrès de l’humanité, mais aussi outil d’une logique de cloisonnements, de séparations entre groupes humains, cultures, religions, idéologies, qui a mené à tous les épisodes les plus sanglants de l’histoire. En ce début de XXIe siècle, nous sommes tous conscients de l’urgence de décloisonner les approches, les savoirs, les genres. Avec humour et la bonne distance esthétique, les spectateurs seront confrontés à des travaux qui nous interrogent sur des problématiques aussi diverses que notre rapport à l’économie et au dogme de la croissance, les rapports de genre et la diversité, notre rapport à la nature, à la technologie. Certaines œuvres pourront en outre être modifiées par le spectateur, une autre nous invitera en nous glissant dans la peau de professionnels de l’art, en jouant une partie de jeu, tandis qu’en fin de parcours, le rendez-vous sera donné avec une invitation pour un vernissage en août 2947 à Tokyo."

Ensuite, à l’automne, dans le cadre d’Europalia, consacré cette année aux trains, nous montrerons une sélection d’affiches de la SNCB, en complément d’une intervention in situ de l’artiste Français Nayel Zeaiter. En 2022, nous aurons entre autres une exposition collective sur la notion de taille et d’échelle, en 2023, un projet mettant à l’honneur l’action et les collections du CNEAI (Centre national Edition Art Image), mais aussi une exposition dans le cadre d’Europalia, cette fois consacré à la Géorgie… »

 

Bye bye His-Story
Centre de la Gravure et de l'Image imprimée
70 rue des Amours
7100 La Louvière
Du 27 mars au au 29 septembre
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
https://www.centredelagravure.be/

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.