L’or et la nuit

Oriane Thomasson
24 mars 2022

La galerie Archiraar se compose de deux espaces, situés dans la même rue, séparés seulement de quelques numéros. Le premier, un lumineux White Cube, accueille Looking for Gold, une exposition des peintures d’Emmanuelle Leblanc. Le second est un Black Cube plus intimiste, où est exposée Hólos Kaústos, une série du photographe Pierre Liebaert extraite de Je crois aux Nuits

Emmanuelle Leblanc travaille la lumière à son état le plus pur, qui est celui de la couleur. Dans ses Diffuses, amples dégradés atmosphériques, la peintre explorait déjà les potentialités d’immanence de la couleur, de l’abstraction vers la spiritualité. De ces deux voyages en Inde, Emmanuelle Leblanc revient avec Looking for Gold, et l’intégration de la feuille d’or. Cette aspiration prend alors une dimension qui tend vers la sacralité. L’incarnation physique de la lumière dans la matérialité si particulière de l’or, prisée par l’art religieux pour ses qualités intrinsèquement sacrées, souligne cette dimension. Dans le triptyque Triade Or-Incarnat, des arches d’or minimalistes construisent un volume architectural à taille humaine, où le spectateur semble pouvoir pénétrer dans un espace d’ocre rouge, dont sont également recouverts une partie des murs de la galerie. Avec l’œuvre Croisée I qui reprend les courbes des croisées d’ogives, cette réflexion architecturale se prolonge, faisant de l’espace de la galerie une chapelle sans rite ni dieu. La contemplation des œuvres d’Emmanuelle Leblanc invite cependant à une méditation qui n’est pas si loin de certaines formes de culte, et le spectateur est immergé dans des couleurs d’une vibration et d’une intensité qui confinent à l’expérience physique. 

On retrouve ensuite, dans le Black Cube, les photographies de Pierre Liebaert. Fasciné par ces espaces transitoires où se mêlent deux mondes qui se contaminent sans se confondre, Pierre Liebaert est le photographe de l’interstice, de l’entre-deux. Lorsque l’hiver s’achève et que le printemps n’est pas encore éclos, lorsque chaque chose vivante s’apprête à entamer un nouveau cycle, là commence le temps de la régénération. Liées aux saisons, les fêtes de carnaval accompagnent cette période de transition. C’est à ces phénomènes et aux traditions qui les ritualisent, que le photographe s’intéresse. Dans l’obscurité de la Black Cube, le portrait d’un homme à demi barbouillé de noir. Une partie de ses traits disparaissent - ou surgissent ? - sous la couche de gras et de cendre mêlée dont on couvre son visage. Il s’agit là d’un rituel carnavalesque ayant lieu en Suisse, où Pierre Liebaert a été photographier ces pratiques inaugurant le renouveau. L’homme se fait mâchurer le visage, pour pouvoir ainsi se confondre avec l’ombre qui lui permettra de se faire autre, tout en étant lui-même. Du temps des rites et de la nuit, Pierre Liebaert a fait son terrain de prédilection. Dans les ombres du monde et de notre humanité, le photographe travaille ainsi l’ambiguïté de ces clairs-obscurs, d’où surgissent les monstres. 

 

Emmanuelle Leblanc
Looking for Gold
Pierre Liebaert
Hólos Kaústos 
Archiraar 
31A et 35A rue de la Tulipe 
1050 Bruxelles 
Jusqu’au 02 avril 
Du jeudi au samedi de 13h à 18h 
www.archiraar.com 

Oriane Thomasson

Journaliste

Diplômée de l’ERG en Arts Visuels, photographe mais pas seulement, Oriane Thomasson s’intéresse à l’art dans tous ses états, avec une prédilection pour les arts non-européen, le dessin, et la peinture. Passionnée de littérature, l’histoire naturelle et les voyages sont pour elle à la fois une source d’inspiration, et de fascination. Après avoir obtenu l’agrégation en arts plastique, écrire pour Mu in the city sur les expositions qu’elle voit lui permet de partager un regard sur l’art, et son enthousiasme pour les artistes.

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