Ensor le tendre

Muriel de Crayencour
07 janvier 2014
Pourquoi encore une exposition sur Ensor, lui qui a eu droit à une rétrospective au Moma de New York et à  Orsay en 2009 ?  Le Musée Royal des Beaux Arts d’Anvers étant actuellement en rénovation, c’est une occasion unique de présenter sa large collection Ensor, complétée d’œuvres dont certaines n’avaient pas été exposées en Belgique depuis 50 ans.

« Ensor Démasqué » fait pénétrer le visiteur dans l’atelier de l’artiste et dans son imaginaire. On y découvre un Ensor plus tendre que sarcastique, finalement.

 Ensor peint le réel et l’intime

Très tôt et durant toute sa carrière, Ensor observe la vie quotidienne. Depuis sa chambre au grenier et les autres pièces de la maison parentale, il est fasciné par le spectacle de l’intérieur de la maison : pièces accueillantes, pleines d’objets, mobilier, cheminée et garniture. Apparaissent aussi les femmes et les hommes qui l’entourent : sa sœur, sa mère, ses amis Théo Hannon et Willy Finch deviennent ses modèles de prédilection. Ainsi sa mère apparaît elle presque sans interruption dans ses dessins, de 1877 jusqu’à son décès en 1915. Un tableau d’une absolue dureté, « Ma mère morte », est à regarder avec attention : sa mère, profil monochrome les mains jointes et la bouche béante, sur son lit de mort et, à l’avant-plan, une série de fioles aux étiquettes colorées prennent toute la place.

 Ensor est un redoutable dessinateur

A travers près de 145 dessins, on découvre la recherche acharnée que fait le jeune Ensor auprès des grands maîtres. Se consacrant entre 25 et 28 ans presque principalement au dessin et aux eaux-fortes, il copie Rembrandt, Redon, Goya, Delacroix : d’un trait vif voire rageur, Ensor déploie une force dans son regard sur l’œuvre qu’il admire et aimerait concurrencer. On sent qu’il cherche une base, il s’appuie sur les maîtres pour trouver sa voie d’expression. Dans d’autres études, croquis pris sur le vif, recherches préparatoires ou dessins retravaillés durant plusieurs années, Ensor traite les multiples possibilités de la ligne, affinant sa vision presque symboliste.

Ensor peint la lumière 

Inspiré par Whilster ou Turner, l’artiste prend prétexte du sujet,  « Adam et Eve chassés du paradis» pour une mystification lumineuse pleine d’ivresse. La lumière, ici n’a plus une fonction rationnelle, mais plutôt émotionnelle et mystérieuse. Plus loin, dans les dessins et eaux-fortes, le jeu des ombres et de la lumière est magnifique.

Ensor a un regard sarcastique sur son époque

 

A travers ses tableaux les plus connus, dont « L’intrigue », Ensor joue avec les faces grimaçantes des masques , pour une vision second degré de la vie politique et sociale de son époque. C’est l’Ensor connu. Les couleurs claquent, ça grimace joyeusement. Il révèle la nature véritable de l’humanité, mélange de ridicule, de méchanceté et de tendresse. Parfois scènes de genre, parfois dessins au vitriol, tout le monde y passe.

Ensor est un coloriste audacieux

 

Plus de la moitié des œuvres de l’artiste sont des nature mortes. Sur celles réalisées autour de 1920-30, soit quand il est reconnu et n’a « plus rien à prouver », les couleurs éclatent dans toute leur pureté et acidité. « Azalées » , c’est toute la fraîcheur d’un bouquet dans un panier, le contraste audacieux entre le rose des fleurs, le rouge piquant du panier et le jaune d’un napperon. Le sujet a disparu au profit de la jubilation du mélange des couleurs. Même constat dans « Fleurs fraîches et figures gaies », œuvre dans laquelle l’artiste apaisé joue avec de beaux aplats de couleurs pour une nappe, sur laquelle est posé un masque, des vases et chinoiseries.

Ensor est aussi compositeur et écrivain

En résonnance avec l’exposition « Ensor démasqué », le Palais des Beaux Arts présente une sélection de manuscrits, publications, photos et documents et révèle l’artiste écrivain et compositeur.

L’œuvre d’Ensor est remarquablement protéiforme

Oui.
Ensor démasqué
Espace Culturel ING
Bruxelles

Paru dans L'Echo en octobre 2010

 

Muriel de Crayencour

Rédactrice en chef

Voir et regarder l’art. Puis transformer en mots cette expérience première, qui est comme une respiration. « L’écriture permet de transmuter ce que l’œil a vu. Ce processus me fascine. » Philosophe et sculptrice de formation, elle a été journaliste entre autres pour L’Echo, Marianne Belgique et M Belgique. Elle revendique de pouvoir écrire dans un style à la fois accessible et subjectif. La critique est permise ! Elle écrit sur l’art, la politique culturelle, l’évolution des musées et sur la manière de montrer l’art. Elle est aussi artiste. Elle a fondé le magazine Mu in the City en 2014.

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